Une scène, un drame

– Nous nous sommes souvent croisés, mais jamais rencontrés. Et nous voilà assis à la même table, où tu me demandes qui je suis.

» Je me demande où nous sommes, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles je prends racine. Je t’ai vu, je te vois, tu traverses l’espace et vis au moins plus que moi. Ton expérience t’a conduit vers quelque chose, alors que la mienne me cloue sur place. Je ne peux plus bouger, mais n’ai jamais pu savoir précisément pourquoi. Bien sûr, j’ai mes idées, mais elles ne s’énoncent pas clairement. Je dépends d’ici et n’ai pas les moyens d’en sortir, alors que toi, tu as su t’épanouir et t’approprier le lieu. À cause de ces chaînes, je ne peux prendre mon envol, mais c’est aussi parce que je ne sais pas voler que ces liens me retiennent.

– Quelles sottises ! Tu cherches à te définir en regardant les autres autour de toi, mais tu ne te vois pas. Tu me parles de ma réussite, mais qu’ai-je fait sinon explorer la vase qui nous environne ? Et tout ça pour quoi ? J’ai parcouru un long chemin, mais ma route n’est qu’un cul de sac. Je le sais sans pouvoir éviter cette inéluctabilité. J’y vais et j’arrive bientôt au bout.

» Oui, j’ai parcouru notre espace. J’ai beaucoup vu ; j’ai aussi souhaité ne pas voir. J’ai enduré les autres et j’en ai fait baver certains. C’était dur, mais je ne regrette rien, parce que cela valait le coup. Je ne supporte pas le gâchis, et j’ai en face de moi quelque chose qui tend à le devenir.

» Il ne faut pas, non. Il ne faut pas.

– Qui suis-je ? À toi de me répondre ! Ma solitude a fait de moi ce que je suis, mais ce que je suis a fait ma solitude. Je suis comme ces fientes sur la table, un cadavre desséché destiné à s’effriter dans son coin, seul et repoussant. C’est un cycle infernal, une boucle cauchemardesque, une spirale décadente. Ici, je tombe au fond du trou, me hisse en rampant et m’arrachant les ongles sur les parois, puis chute à nouveau en laissant des traînées sanglantes.

» Quitte à ne pas me mouvoir, je devrais me bâtir une tour pour voir par dessus ces ronces. Je ne peux me déplacer le long de l’horizon, mais je peux essayer de toucher puis de franchir le ciel. Ce sera ma tombe, car oui, mon corps est jeune mais je suis mort à l’intérieur, alors je prépare ma crypte pour achever cette agonie qu’on appelle la vie.

– Regardes-toi ! Tu as toute la vie devant toi et tu cries que tu es mort à un condamné ! Tout ce qui te retiens, c’est la relation que tu n’entretiens pas avec les autres.

Le jeune se lève puis se dirige vers la porte-fenêtre de gauche. Les herbes mortes grinçant sous son pas lourd, les nuages s’assombrissent. Il disparaît enfin derrière les rideaux blancs.

Le condamné, lui, attend son heure.

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