Écritures oniriques

Les rêves possèdent leur propre mémoire, leur propre temps, leur propre structure, leurs propres sens : leur écriture.

Un dieu des étoiles

Il est des dieux qui n’appartiennent pas tout à fait au monde. Des dieux qui y sont présents, mais qui sont surtout ailleurs. Loin par-delà le ciel et le vide scintillent les étoiles. Certains de ces puits de lumière savent accorder leurs lueurs pour former des figures, appelées constellations. Ces mêmes constellations contemplent l’univers et, parfois, attardent leur regard sur le monde. Leur lumière palpitante s’imprime alors à la surface de celui-ci, comme la lumière laisse des traces dans la vision d’un œil qui l’a trop toisée.

Triprobos est l’un de ces dieux esquissés sur le monde. Aussi sage qu’inconstant, il incarne la sagesse en sommeil, les fulgurances insaisissables. Il est le savoir inépuisable et les complots obscurs. Il est l’empreinte de la connaissance et la fuite imprévisible. Il est l’éléphant à trois trompes. La première pour inspirer. La troisième pour expirer. La deuxième pour sentir.

Inspirer le monde, inspirer le vide, inspirer les artistes.

Expirer le dedans, expirer le souffle, expirer la voix.

Sentir la chair, sentir la pierre, sentir l’espace.

Il est celui qui dit en se taisant. Celui qui guide en ne pas montrant. Celui qui est en s’effaçant. Celui qui agit en endurant. Celui qui voit dans les ténèbres.

Il est des dieux qui n’appartiennent pas tout à fait au monde. Des dieux qui y sont présents, mais qui sont surtout ailleurs. Des dieux des étoiles.

Bleu nuit

La nuit coule et se languit. Bleue, la nuit lente et lisse. Elle ondule et glisse.

Une lueur qui tremble et qui jaillit, par-delà les ondes tranquilles. Une lueur qui naît. Une lueur qui commence à mourir. Déjà triste, déjà sourde, déjà blanche, la lueur. Et la poussière troublée qui souffle dans l’eau.

Elle s’étire, la lumière, elle se tord et se plie. Des doigts translucides qui ne s’achèvent pas, qui se tirent, qui se poussent, qui jamais ne repoussent. La nuit les recouvre de son voile, de son linceul, de son suaire et soupire.

Elle ondule et glisse. Bleue, la nuit lente et lisse. La nuit coule et se languit.

Silence

Tu le voulais, le silence, eh ? Tu voulais le silence…
Ce silence assourdissant qui vient remplir le vide.

Qu’est-il ? Qui est-il ? Pourquoi ?
Je le tue comme on tue le temps, cet instant,
Cet instrument, torture de vies et d’existence,
Qui jamais ne meurt.
C’est le vide qui sépare tes lèvres,
Il est mon soupir d’angoisse,
Le râle de ce qui n’existe pas.

Tu as peur du silence ?
Ha ! Voilà du bruit ! Et ça ?! et ça ! et ça ? et ça… Encore et toujours, etc.
Il s’en va vaquer, viens ; il revient par vagues, flots et marées de vertiges, comme un suicide dans une mer de vapeur.
Et quoi que tu fasses il s’accroche, déchire la confiance, inconscient de ses doigts crochus ;
L’accroche d’un rythme monocorde…
Et là, tu l’as.

C’est le cri des morts, le chant des damnés.
C’est la lumière qui s’écoute, le renoncement qui se voit.
Tu ne peux les écouter ? Alors regarde-les !
Au cœur de cet abcès putride :
Ces corps pétrifiés qui font semblant de vivre ;
Ces corps tordus comme des cigarettes qui se consument ;
Ces cadavres pourrissants qui hurlent leur petite mort.

Tu le voulais, le silence, eh ? Tu voulais le silence…
Ce silence assourdissant qui vient remplir le vide.

La Chute

Depuis combien de temps, déjà, suis-je en train de m’arracher les doigts sur cette paroi ? J’étais certainement au fond du trou, il fallait sortir de là.

J’arrête un instant mon ascension, épuisé, et jette un œil en haut et en bas : je suis à la moitié du parcours. N’en peux plus, trop loin, n’y arriverai jamais. D’ici, la chute serait mortelle. Peut-être vaudrait-il mieux se laisser tomber maintenant : aucun espoir d’arriver là-haut et de s’en sortir ; si je continue, je suis certain de lâcher prise, par fatigue ou par erreur, et le plongeon serait alors plus long et vertigineux. Terreur.

~

Surgissement conscient. On dit : « On m’a donné beaucoup de chances de mourir, mais (heureusement ou malheureusement?) je n’ai pas essayé ».

~

Tous les soirs, il creuse sa tombe pour y dormir. À plusieurs reprises, je lui ai proposé de participer, de le faire à ses côtés, mais n’en ai jamais eu l’occasion.

Il n’y a plus d’herbe. De la terre retournée.

Rêve de série B

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas mis ces vieilles rangers. Je dois m’occuper de Charlie, le chat borgne… Je croyais qu’il était mort, mais bon, maintenant qu’il est là il faut bien qu’il vive quelque part. Nous avons visité son ancienne maîtresse, mais tous ces jeunes chats terrifiaient ce pauvre castrat, si bien qu’en se blottissant contre ma tête, il faillit me crever un œil : ses coussinets contre ma paupière, je sentais ses griffes hésitantes rentrer et sortir sans pouvoir bouger.

~

Il était une fois, dans une maison lointaine sur une planète lointaine dans une galaxie lointaine…

Nous étions tous là, enfermés dans cette étrange baraque, assaillie par les tempêtes de cendres rouges de ce monde désolé, dangereux et hostile, pour fêter quelque chose. Un anniversaire sans doute.

Soudain, nous entendîmes la porte d’entrée s’ouvrir, puis un petit plouf. Quelque chose avait pénétré dans la maison et avait disparu dans le pédiluve. J’ignore pourquoi il y avait ce genre de bassin dans l’entrée, mais sur le moment, j’avais trouvé que c’était une excellente idée. L’un de nous s’exclame :

« Mais quelle idée de partir sur une planète inconnue où n’importe quoi peut arriver ? Fait chier ! »

Il avait bien raison, et je commençais à comprendre le genre de situation dans lequel nous étions embarqués. Un conduit d »aération explosa dans un grand fracas : de la fracture surgirent des tentacules couleur chair qui s’emparèrent de quelqu’un. Cris et bruits répugnants. Le monstre disparut. Nous eûmes alors la brillante idée de nous enfuir vers la piscine, plus loin dans la maison, là où nous savions trouver la créature. Celle-ci se baignait en effet, unique, mais semblant être aussi nombreuse que les coins du bassin.

Deux d’entre-nous, qui s’étaient trop approchés du bord, se firent attraper. Quelqu’un proposa alors un plan particulièrement ingénieux : courir autour de la piscine en espérant étourdir le monstre. Certains de la réussite d’une stratégie si astucieuse, nous nous exécutâmes. Une vaste et répugnante croûte avait recouvert l’eau. Je ne comprend pas pourquoi, mais nous nous sommes mis à courir dessus. Elle commença à s’effriter sous mes pas, je sentais l’eau couvrir mes pieds pendant que mes yeux se perdaient sur la surface immonde, fixant avec horreur un bec, ou une bouche, ou un orifice quelconque… cela avait des crocs. Lorsque j’eus traversé la piscine – de justesse – nous reprîmes notre course autour du bassin jusqu’à ce que le monstre disparaisse.

Alors, dans une grande inspiration de bon sens, nous vidâmes la piscine, puis y descendîmes pour chercher la créature. Nous y trouvâmes d’étranges fresques ainsi qu’un portail noir semblant déboucher sur une autre dimension. C’est alors que l’une de nous se souvint d’une légende à propos d’une princesse maléfique qui, dans son dernier soupir, avait juré de détruire le monde… D’un commun accord, nous décidâmes de franchir le rideau d’obscurité pour aller la sauver du monstre !

Eh, monde cruel…

Il a fallu vomir, il fallait libérer cette force centrifuge comme un tourniquet… Il faut se laver, mais de la baignoire, je peux les voir dans ma chambre, à travers une vitre beige de saleté. Ils me voient, nu.

~

Nous sommes dans une bibliothèque sans toit, aux murs de briques brûlées. A l’aide d’une machine, j’ai pu tirer deux types d’exemplaires pour mon livre brouillon : l’un dans un format trop grand pour être rangé sur une étagère, à la couverture molle et brillante comme un magasine, l’autre d’une taille plus convenable, à la couverture dure. Tandis que je relis et feuillette les ouvrages, deux jeunes types discutent, à côté de moi. Puis l’un d’eux me demande :

– Pourquoi tu ne veux pas aller aux États Unis ?

Je réponds, en levant deux ou trois doigts :

– Pour quatre bonnes raisons. Tout d’abord, je n’en ai pas les moyens financiers. Deuxièmement, je n’en ai pas la moindre envie.

Il conteste. Je lui répète deux fois que l’expérience ne me tente pas du tout. Puis je poursuis :

– Je t’ai dit que j’avais quatre raisons, mais j’ai oublié les deux autres…

Le deuxième type, qui jusque là n’avait fait que me regarder en souriant, me prend mes livres et déchire les dix premières et les dix dernières pages, et s’enfuit. Dépité, je les ramasse sans un mot puis me fait tabasser.

~

Après une belle sortie entre amis, on se fait ramener en voiture. Nous nous arrêtons un moment chez je ne sais qui, dans une très grande maison, totalement inconnue mais familière. Il y a des choses importantes à faire, alors je grimpe à l’étage et disparais dans une pièce, faire des trucs en rapport avec du papier et du tissu. Lorsque je ressors, je les vois, tous les deux, refermer une porte derrière eux, la main dans la main. Ils ne me regardent pas, ils savent ce qui se passe : je n’aurais pas dû voir ; ils descendent les escaliers. Arrivés au rez-de-chaussée, je les toise d’en haut, m’agrippe à la rambarde et, en poussant le hurlement le plus long et pitoyable jamais entendu – un crissement enroué déchargeant le poids d’années de souffrances – j’essaie de leur lancer violemment le coussin bleu que j’avais à la main. Celui-ci s’écrase contre un mur dans un vacarme assourdissant, dans un fracas que seule une pierre aurait pu causer. Ils ne se retournent pas et quittent mon champ de vision. Ils sont partis loin, très loin de moi. Toujours hurlant, j’arrache la rambarde, recule en titubant et me heurte à un parquet pentu. Les autres se précipitent pour me voir, le regard rempli d’inquiétudes. Mais ce n’est pas eux que je veux voir. Ils craignent que je ne commette l’irréparable. Ils ont raison.

Évocation onirique

Dans une terre lointaine, sauvage et inconnue, nous observions une troupe d’étranges reptiles, des sortes de lézards d’un mètre de long, errant dans un but commun. Ils parvinrent à trouver ce qu’ils cherchaient depuis si longtemps : ce qui nous avait semblé être un énorme rocher, ils le considéraient comme leur mère. D’un mouvement aussi mystérieux que grégaire, ils s’amassèrent et commencèrent à creuser pour se réfugier dans la chair de la grande créature. A mesure qu’ils s’y enfonçaient, la peau se reformait, se refermait, les enfermait. Hélas pour eux, ce qu’ils prenaient pour leur mère était tout autre chose : un monstre gigantesque qui se nourrissait d’eux. Celui-ci se réveilla et, pris d’une terrible fureur, poursuivit un lion. La terre tremblait sous ses pas, l’air vibrait sous le tonnerre de ses rugissements, nous frémissions sous son regard stupide et redoutable.

Je suis une otarie droguée

Cette nuit, je suis une otarie droguée. J’ai vu avec horreur mille et une façons de contempler la mort de mes petits, au cours d’une série d’atroces cauchemars successifs. Je me réveillais en me lamentant à la façon des lions de mer, suppliant je ne sais quelle force de m’empêcher de me rendormir. Mais les effets assommants des stupéfiants dont j’avais abusé étaient plus forts : je sombrais à nouveau inévitablement, revivant chaque fois la même terreur, la même angoisse, à des nuances différentes. Dévorés par des hyènes sur la banquise, chutant dans un précipice sans fond, ou enlevés par des humains pour être écorchés vifs, je devais à chaque fois supporter le désespoir perçant les yeux de mes enfants et mon impuissance face à l’horreur.

Corps et putréfaction

Une femme gravement malade vomit dans un lavabo. Le flot vert ne semble pas vouloir s’arrêter. Une gigantesque veine gonfle sa joue droite, fragile et palpitante… ou bien peut-être est-ce un ver frétillant sous sa peau ? Là où je suis, je peux voir la courbe de son menton jusqu’à… sa pomme d’Adam… Je constate avec horreur qu’elle – enfin… il – me fixe depuis peut-être dix minutes.

Un sac mortuaire avec une ouverture à fermeture éclair. Des papiers en forme de nuage s’en échappent comme des ballons remplis d’hélium. Bientôt, c’est un fil de fer barbelé qui en sort et se dirige vers le ciel. Des pieds mutilés, aux orteils innombrables et sans ongles, sont tirés à l’extérieur par les ronces de métal, laissant deviner un corps entier dans le sac.