Fictions

Parce que toute écriture n’est pas toujours entièrement vraie, ni complètement fausse. La vérité sait se mouvoir.

Un dieu des étoiles

Il est des dieux qui n’appartiennent pas tout à fait au monde. Des dieux qui y sont présents, mais qui sont surtout ailleurs. Loin par-delà le ciel et le vide scintillent les étoiles. Certains de ces puits de lumière savent accorder leurs lueurs pour former des figures, appelées constellations. Ces mêmes constellations contemplent l’univers et, parfois, attardent leur regard sur le monde. Leur lumière palpitante s’imprime alors à la surface de celui-ci, comme la lumière laisse des traces dans la vision d’un œil qui l’a trop toisée.

Triprobos est l’un de ces dieux esquissés sur le monde. Aussi sage qu’inconstant, il incarne la sagesse en sommeil, les fulgurances insaisissables. Il est le savoir inépuisable et les complots obscurs. Il est l’empreinte de la connaissance et la fuite imprévisible. Il est l’éléphant à trois trompes. La première pour inspirer. La troisième pour expirer. La deuxième pour sentir.

Inspirer le monde, inspirer le vide, inspirer les artistes.

Expirer le dedans, expirer le souffle, expirer la voix.

Sentir la chair, sentir la pierre, sentir l’espace.

Il est celui qui dit en se taisant. Celui qui guide en ne pas montrant. Celui qui est en s’effaçant. Celui qui agit en endurant. Celui qui voit dans les ténèbres.

Il est des dieux qui n’appartiennent pas tout à fait au monde. Des dieux qui y sont présents, mais qui sont surtout ailleurs. Des dieux des étoiles.

Bastien

Bastien, il ne sait pas. C’est tout ce qu’il sait. Si la vérité existe, elle n’est pas accessible à l’être humain. Trop limité : par ses sens, par son imagination, par son champ d’appréhension. Bastien n’aime pas l’idée de « chacun sa vérité ». C’est souvent un prétexte pour raconter n’importe quoi. Pour lui, il serait plus juste de dire « chacun sa marge d’erreur », car tout le monde se trompe. Du moins, si un être humain devait se rapprocher de la vérité, cela tiendrait du paradoxe du singe savant. Comme la vérité est inaccessible, Bastien flotte dans un bouillon, au milieu de certitudes inexactes et d’idées embryonnaires. Puisqu’il sait qu’il ne sait pas, il ne peut s’emparer ni des unes, ni des autres. Alors il se contente de fermenter et de croupir dans l’eau.

Bastien, il ne sait pas parler aux autres. Il n’a jamais su. C’est ce qu’il se dit en buvant son thé aux fruits rouges mélangé à du jus de citron. Quelque chose crisse dans la pièce d’à côté. Il pense à la solitude, à ceux qui en ont peur, à ceux qui en souffrent. Bastien, lui, n’endure pas la solitude : il l’apprécie. Mais il comprend la douleur de ceux qui ne la supportent pas. Ou plutôt : il pense la comprendre, puisqu’il sait qu’il ne sait rien. Le besoin d’interagir entre eux est une caractéristique des êtres humains que Bastien conçoit, mais lui s’en passe très bien. Il n’appartient peut-être pas au genre humain.

Bastien, il ne sait pas vivre avec les autres. Un grincement résonne dans la cuisine. Chez lui, il s’occupe souvent. Regarder des films sur son ordinateur. Lire un livre dans son lit. Parfois, il erre dans son appartement. Dans ces instants inquiétants, il se dit qu’il a des réflexes de drogué, cherchant à combler un vide qu’il est incapable d’identifier. Mais Bastien préfère cela à devoir supporter les autres, à l’extérieur. Ces autres qui veulent toujours avoir raison, prêts à s’entretuer pour prouver à celui qui perd qu’il a tort. Mais les êtres humains n’ont pas à avoir raison. Pas plus qu’un caillou n’a des idées plus justes qu’un autre. Bastien, il se sent menacé par les autres, alors il se construit une coquille pour se protéger. Mais sa carapace appuie tellement sur son corps que ses entrailles ressortent, comme un cafard que l’on écrase du talon.

Bastien, il ne sait pas dormir. Allongé dans son lit, les yeux fixés sur le plafond, même si l’obscurité l’empêche d’en être sûr, il entend dehors cette espèce de chuintement que font les voitures qui roulent sur les routes mouillées. Ses pensées s’agitent, glissantes, courbes et frétillantes comme une poignée de lombrics. Ça craque près du réfrigérateur. Il essaie de ne pas penser, car il faut se lever tôt demain. Mais le flux ne s’atténue pas. Alors il essaie d’imaginer le monde, les autres, la vie, comme il le fait en plein jour. Mais au plus profond de la nuit, Bastien est plus que jamais seul. Seul avec ses pensées. Seul avec lui-même. Seul avec ses angoisses. Crac ! Quelque chose est tombé dans la cuisine. Plus de grincements. Seule la pluie battant contre les carreaux brise le silence. Son appartement est-il hanté ? Il voudrait aller vérifier dans la pièce d’à côté, mais il a trop peur d’allumer la lumière et de voir ce qu’il n’aurait jamais voulu voir. Il attend. Les pensées, elles, bouillonnent. Les fantômes, ça n’existe pas. Mais peut-être que si : il sait qu’il ne sait pas. Des frémissements rampent sur le carrelage de la cuisine. Bastien croit que cela se rapproche. Il essaie de se raisonner, mais les pensées tourbillonnent. Cela doit être une souris. Ou bien une apparition cauchemardesque. Il ne sait pas. À tout moment, il s’attend à entendre des murmures au creux de son oreille. Comme toujours, comme toutes les nuits, il devra patienter jusqu’au lever du soleil. Dans l’attente épouvantable d’un nouveau lendemain.

Zen for TV : le journal de 13h42

Bonjour et bienvenue au journal de 13h42, ici Jean-Cailloux Pernoix pour vous présenter les informations du jour. Au programme d’aujourd’hui, nous allons voir comment un arabe a battu sa femme, comment un arabe s’est fait arrêter pour revente illégale de produits illicites, comment un arabe a tué un chaton, et enfin une déclaration de la MARINE, le Mouvement Anti-Raciste Indépendant National Et cetera, qui s’insurge contre le racisme qui monte en France. Une leçon de vie qu’il est toujours bon de rappeler face à cette ascension de haine inexplicable.

Mais d’abord l’actualité du jour, avec Janine, collectionneuse d’assiettes en porcelaine, qui nous présente aujourd’hui ce trésor amassé en pas loin de trente ans d’investigations passionnantes. Toute de suite les images, avec Hélène Phan et Baptiste Crème.

– Merci Jean-Cailloux. Et oui, nous nous trouvons actuellement chez Janine qui collectionne des assiettes en porcelaine. Assiettes qui, rappelons-le, servent à contenir de la nourriture afin d’éviter de manger directement sur la table. Que pouvez-vous nous dire, Janine, de cette fantastique collection ?

– Ah bah y’a pas grand-chose à dire. J’aime beaucoup les assiettes.

– Cela se voit. Merci pour votre touchant témoignage d’une passion viscérale. À vous les studios !

Passons maintenant à la deuxième actualité du jour : la pluie. Mais avant cela, une page de publicité.

« Bonjour. Je suis un sportif très célèbre et je bois du Cola Soda. Cola Soda, parce que tu ne vaux rien. »

La pluie donc, est arrivée sur le territoire français. Nous avons beau être dans un pays tempéré, nous nous étonnons chaque automne de la déferlante de précipitations et nous ne nous privons pas de le signaler. Voyons sur le terrain avec Bertrand Delatruite et Michèle Cascade.

– Oui, en effet Jean-Cailloux, nous sommes ici sous la pluie et nous pouvons vous assurer d’ores et déjà que l’eau qui nous tombe sur la tête est très humide !

Merci pour ce reportage de fond et n’oubliez pas vos parapluies. Nous revenons tout de suite après une courte pause.

« Bonjour. Je suis un chanteur très célèbre et je bois du Cola Soda. Cola Soda, parce que tu ne vaux rien. »

Un drame, maintenant. Un incendie a brûlé avec du feu les habitants d’un immeuble qui s’est embrasé. On nous signale d’ailleurs que les flammes étaient à très haute température, ce qui pourrait expliquer les brûlures des survivants et les cadavres calcinés des morts. Les pompiers volontaires… Pardon, le pompier volontaire est toujours en train d’essayer de maîtriser l’incendie. Nous lui souhaitons bon courage et nos vingt-trois journalistes sur place lui témoignent tout leur soutien. Nous revenons tout de suite après cette page de publicité.

« Bonjour. Je suis un mannequin très célèbre et je bois du Cola Soda. Cola Soda, parce que tu ne vaux rien. »

La politique maintenant. Le député Jean Kulray du parti PPTP, Pour le Peuple Tant qu’il a du Pognon, a été arrêté ce matin. Déjà soupçonné de proxénétisme et de pédophilie, il a été pris sur le fait en train de sodomiser un lamantin. Avant d’être conduit au commissariat, il a simplement déclaré face aux caméras « Un trou est un trou ». Suite à cette lamentable déclaration, le lamantin est resté silencieux et n’a pas manifesté l’envie de porter plainte. Nous vous tiendrons informés de la suite de cette affaire dès que nos journalistes auront plus d’informations. Mais pour l’instant, voici une courte page de pub.

« Bonjour. Je suis un homme politique et on m’a donné un gros chèque pour figurer dans cette pub. Cola soda, parce que tu ne vaux rien. »

Football pour terminer. La France a encore perdu 3-0 contre la Bolivie. On se demande pourquoi ils sont autant payés pour humilier leur propre pays. Anecdote en marge, quarante-deux supporters sont décédés, écrasés ou battus à mort au cours d’une émeute. Alors qu’un supporter proclamait pacifiquement « Paris, Paris, on t’encule », un voyou a violemment rétorqué « nabilla a dé grau taiton, LOL », déclenchant les regrettables hostilités.

Sur cette touche positive, c’est déjà la fin de ce journal. C’était Jean-Cailloux Pernoix, pour vous servir. Ce soir, retrouvez Clarence Chacal pour vous répéter tout ce que je viens de dire avec les mêmes images et les mêmes reportages que toutes les autres chaînes. Mais pour l’instant, retrouvez votre série Les Spécialistes après une courte pause de publicité de vingt minutes. À bientôt.

(Version audio)

Crucifiction

Tout a commencé lorsque j’ai assisté à un séminaire sur Raymond Federman. Un personnage haut en couleur, un écrivain sérieusement drôle, ou drôlement sérieux, qui, comme la plupart des hommes intéressants, est mort trop tôt. Quoiqu’il en soit, il nous fallait écrire un texte à partir de ce que nous avions appris sur lui. J’ai d’abord pensé à reprendre l’idée de la « Petite histoire de mes lectures », dans Coups de Pompes. Mais après réflexion, ça ne semblait pas très palpitant à côté de l’aventure littéraire de Federman. La lecture du début de Chut m’a alors inspiré…

Quelle mouche te pique, Jeoffrey ? Tu es en train d’écrire sur le fait que tu ne sais pas quoi écrire en pillant honteusement les idées de Federman… C’est ça, que tu appelles un travail d’écriture ? Tu ne devrais pas plutôt être en train d’écrire une nouvelle, un roman, ou je ne sais quoi sur la fantasy que tu aimes tant ? Tu sais, avec tes elfes et autres bestioles lues et revues chez Tolkien et tous ses plagiaires sans imagination ; C’est pas vrai, d’abord, je ne suis pas un vulgaire voleur ! L’important n’est pas d’avoir inventé ou non les créatures aux oreilles pointues, mais de savoir les utiliser dans de nouveaux contextes pour explorer de nouvelles facettes de l’humanité, du monde. Oui, ça a l’air pompeux, puéril et pathétique dit comme ça. Mais je fais ce que je veux.

Chut, disais-je, m’a inspiré. J’aimais beaucoup cette façon de raconter un traumatisme, le genre d’histoire qui s’enfonce dans le pathos larmoyant et dégoulinant, avec un recul qui balaye ce pathétique. Puis je me suis dit que c’était une mauvaise idée : je n’avais ni l’envie de raconter un événement qui m’a traumatisé, ni l’intention d’en inventer un pour le besoin de l’exercice. Je laissais donc tomber Chut pour porter mon attention sur Carcasses. Carcasses… rien que le titre, je l’adore ! C’est typiquement le genre de terme que je collerais sur une nouvelle. Ce concept de la transmutation me parle : on se situe dans un cercle de la réincarnation telle qu’on en trouve dans l’hindouisme ou le bouddhisme… Ouais, j’ai envie d’écrire sur Carcasses.

Le soldat inconnu

Oh ça, il y en avait du bruit. Du bruit comme ça, j’en avais jamais entendu avant ! Même le tonnerre, il en fait pas comme ça, du bruit. Les usines, peut-être. Mais je n’y ai jamais travaillé.

Il paraît que je cultivais la terre avant, et que j’aimais ça. Les champs, les plantations, ce qu’il fallait pour grailler. Mais j’ai tout oublié. Ça fait trop longtemps que j’ai pas vu autre chose qu’un quignon de pain noir pour tenir la journée. Ça fait trop longtemps que la terre, je ne l’aime plus. Ce n’est plus la même terre que j’ai dû connaître, celle qui s’ouvre pour laisser pousser les choses, celle qui donne la vie. Non, elle s’est changée en une boue noire et dangereuse dans laquelle des choses, mortes ou métalliques, s’enfoncent pour disparaître des mémoires.

Je crois me souvenir du vrai ciel, celui de la nature. Celui où des oiseaux volent. Dans celui-là, ce sont des balles et des obus. Et l’air. Lui aussi est devenu vicié, dénaturé. Avant, vivre, c’était se remplir les poumons. Mais ici, ce sont les poumons que vous crachez. J’ai vu des gars fondre sur leurs propres os lorsque le gaz vert s’est engouffré chez nous. Chez nous.

Mais je ne vous apprends rien. Je ne sais pas qui vous êtes, vous ne savez pas qui je suis. Je ne sais plus qui je suis. Et vous ne pourriez pas le savoir. Difficile d’identifier un bout de viande déchiqueté, n’est-ce pas ? Ça arrange bien tout le monde.

Vous proliférez sur mes os, vous engraissez sur ma chair putréfiée. Et vous souriez, un vide béat derrière vos dents. J’y serais pas allé, si j’avais su. Je me serais tiré, si j’avais pu. Aucune illusion ne mérite une telle horreur.

(Version audio)

Écriture barométrique

– J’ai pas envie.

– … Allez, tu pourrais faire un effort !

– On devrait appeler les secours…

– C’est une occasion en or ! On ne peut pas passer à côté de ça !

– C’est pas une bonne idée… Viens, on s’en va…

– Mauviette… Passe moi la bouteille au lieu de geindre !

– Voilà.

– … Pas celle-là, l’autre !

– Tu ne devrais pas, vu comment tu es éméché… Prends plutôt de l’eau, t’es tout rouge !

– Mais non, ferme-la… Je profite des festivités, tu devrais faire pareil !

– Les pétards, il faut les faire exploser, pas les fumer…

– C’est ça… Bon. Donc t’es sûr que tu ne veux pas passer en premier ?

– Ni en dernier. Je ne le ferai pas, je te dis. On ne sait même pas pourquoi elle est là, dans cet état.

– … Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne fait pas la sieste !

– Une insolation peut-être ? Ou un coma éthylique ?

– Ouais… en fait je m’en fiche. Vas surveiller pendant que je m’occupe d’elle.

– Ne compte pas sur moi, je m’en vais… Profiter autrement de la journée.

– Ne va pas appeler les flics, espèce d’enflure !

– Tu le mériterais… Mais je crois qu’ils sont occupés à autre chose en ce moment.

Extrait du journal d’Edouard Languin

Voilà un bien étrange exercice que l’on me demande de faire. Les académiciens de la capitale, sans doute trop occupés pour traverser quelques rues et frapper à ma porte, m’ont contacté par courrier.

Leur lettre est étonnamment longue, étant donné la demande extrêmement simple qui en est l’objet. Le papier est en grande majorité couvert par les habituels compliments officiels, les commentaires mielleux et les baumes rhétoriques destinés à saluer mes contributions cartographiques pour le compte du royaume, mon travail d’historien, mon « courage de voyageur », mes talents de synthèse… toutes ces sottises pour me rappeler combien ils sont incapables de se débrouiller seuls lorsqu’il s’agit d’aborder les territoires au-delà des frontières d’Indaria.

Seules quelques lignes sont consacrées à leur requête. Contre rémunération – comme si cela avait une quelconque importance pour moi – je dois rédiger des résumés présentant de manière générale les pays connus. Quelle ânerie ! C’est pour « le bien des étudiants », écrivent-ils, afin de leur apporter « une vision globale ». Comme s’il était possible de synthétiser des connaissances sur une nation sans en apporter une vision faussée !

Mais soit, j’accepte de le faire. Je persiste à croire que ce format n’est pas adapté au contenu demandé, mais peut-être cela poussera-t-il les étudiants à combler les lacunes de ces textes en consultant des ouvrages bien plus complets et documentés.

Asphyxie

Encore une de ces soirées. Cette maison, foulée un nombre incalculable de fois, était remplie d’individus pour la plupart inconnus. Sirotant son mélange fait au hasard, il les observait. Même si certains se connaissaient, la majorité ne savait pas qui incarnait les corps qui se mouvaient autour. Et pourtant, cela ne les empêchait pas d’entrer en contact, de discuter, de rire, de s’embrasser… Pour cela, il nourrissait une sorte d’admiration envers ces gens, une admiration imbibée d’un dégoût viscéral sans aucun rapport avec l’instant.

Une tête – trop – connue s’approcha de lui.

– Je viens te voir – et me resservir un peu. Tu as essayé ça ?

– Non, je n’y connais rien en cocktails… Je me contente de verser dans mon verre ce qui me tombe sous la main. Il y a parfois de bonnes surprises… mais surtout des mauvaises.

– Le type là-bas m’en a fait un, c’était pas mal…

– J’y ai goûté. Bof, de toute façon, tout est fade à côté de l’abs…

– Oui, oui, on commence à savoir à force… Tu es quand même là à vider des verres sans broncher, on se demande pourquoi !

– Pourquoi ? (il rit) Je t’en prie, ne me la fait pas. Je suis malheureux. Je me souviens de la cause, je me souviens que c’était la seule chose qui comptait… C’est la seule chose qui compte : sans ça, la vie ne vaut rien et n’a pas de sens. Je me souviens de ces mots, de cette conviction que j’avais, mais je l’ai perdue, je ne l’ai plus… Je sais simplement que je suis malheureux et que la vie n’a aucun sens.

» Tu ne dis rien. Tu sais de quoi je parle. A chaque fois, tu me répondais par le silence. C’est d’autant plus douloureux : je ne suis pas dans ta tête ! Et tes yeux n’ont même pas le courage de me fixer. Tu n’es pas le premier. Tout a commencé avec celui-ci. Tu es le second et le dernier. Il y a eu un troisième et d’autres encore, mais tu restes le dernier.

» Beaucoup disent que boire aide à oublier ses ennuis. Quand je bois, je sais pertinemment que ça ne résoudra rien et ne fera pas disparaître mes problèmes. Ce n’est pas eux que je veux détruire, non. Plus la liqueur glisse, plus l’euphorie émerge. On pourrait penser que c’est elle que je cherche : après tout, c’est un soulagement comme un autre. Mais non. Boire est pour moi un acte de destruction. C’est une forme de suicide : j’ai la volonté de me détruire. Chaque gorgée, chaque verre est une scarification publique, une exhibition de ma douleur. J’accuse tous ceux qui m’entourent et je les implique dans mon affaire. Mais ils croient que je fais la fête.

Noms et furoncles

ça ne saigne pas encore ; ça se remplit peu à peu

cela dévore la chair ; ça creuse l’âme lentement

ça brille sur la peau ; rouge ou blanc maculés

ça n’épargne pas le corps ; si bien formulés que soient les vœux

Le regard d’un visage se fossilise dans ma mémoire, alors que la vue d’un nom m’indiffère… Je suis un furoncle, aussi sensible qu’une pustule infectée au milieu d’une fesse ; j’ai le cœur à vif, là, tu le vois palpiter ?

Il suffit de l’empoigner, tu peux le toucher… ça fait mal et ça t’éclabousse ; Contaminé ; Des lettres et des sons, mais surtout des lettres, dont l’inconsistance traverse l’air, n’ont pas la forme et la texture d’un corps sensible et mouvant.

Les craquements d’une caresse, le soupir d’une réjouissance, le hurlement grinçant entre les lèvres se gravent bien mieux que le viol de l’essence, l’écho d’un nom murmuré ; Je suppure, tu entends mon pus ?

L’amertume qui coule sur la peau et dans le sang ; La saveur d’un nom inconnu, le goût de l’inexploré, le renforcement d’une présence irréductible mais glissante et fuyante : impossible de la nommer.

Le nom n’a pas d’odeur ou plutôt : son absence d’odeur pue la mort ; Mais ce corps aux fragrances obscènes ou aux puanteurs charmantes sait me remplir d’extase…

Les noms… je ne retiens pas les noms mais les essences ou les apparences… l’être ou le paraître.

Je brasse le vide et je m’emporte

Je casse le vide et il m’emporte

Je tasse le vide et tu m’emportes

Des millions de cicatrices caressent ces promesses, ciselures mignonnes, mais qui ne s’ouvrent et ne souffrent que sur un gouffre abyssal ; jamais ne guériront.

Se traînent encore des corps palpitants comme des agonies sauvages,

Dansant sur des cadavres putréfiés superbement difformes ;

Soupir de carcasses pathétiques attendant que leur substance se vide,

Mais elles ont pris soin d’écrire leur nom sur leur front !

Alors dis moi ta réponse, dis moi ton estimation : combien coûte ton nom ? combien coûte ton ombre d’une silhouette ?

Je suis un furoncle ; je crie mais je ne m’adresse à personne… tu comprends ?

Ouroboros

Obscurité

01. Obscurité

Le vide. On pense à gagner du temps mais il n’est pas question de temps ici. Il n’a pas plus de sens qu’il n’y a de lieu et d’existence dans cet ici inconsistant. Seules rôdent des ombres, invisibles et aveugles coquilles en quête de leur propre liquidation. L’absence de début recherchant sa fin.

Absence

01a. Absence

A l’ombre de feuilles tombantes, tout à été préparé pour accueillir la vie. Mais les branches ne se tournent que vers l’absence : ce n’est rien d’autre que le vent et le silence qui caressent ces places, accompagnés par la rouille et par la poussière. Passages fantômes et cris aphones, ce lieu est hanté par le manque.

Ombre solitaire

01b. Ombre solitaire

C’est le temps qui manque à la solitude. Une ombre parmi les ombres est en quête de quelque chose, mais elle ne sait pas ce qu’elle cherche. Alors elle attend, croisant sans jamais toucher les silhouettes se mouvant autour d’elles. Ses pensées sont fugaces, autant que le temps est éphémère.

Creux

01c. Creux

Ici pleuraient deux saules aux troncs entrelacés. Sous leurs larmes venaient s’abriter des enfants, vivant, parlant, criant, imaginant. Les arbres protecteurs et les gamins jacasseurs formèrent une mémoire commune. Mais les saules ont été arrachés. Un linceul de neige recouvre la blessure.

Cendrier

01d. Cendrier

Dans la fissure, les cendres se déposent dans l’indifférence. Les ombres glissent et viennent, brûlant d’une effroyable flamme froide, convaincues de leur consistance. Des contacts manqués, il ne reste que des déchets, des vies consumées. Nées poussière, elles redeviendront néant.

Apparition

02. Eveil

Le réel et l’impossible n’ont aucun sens. Mais pourtant, quelque chose apparaît dans l’obscurité. Une idée, une présence, un éveil. Une noyade dans un océan d’absence. Le vagissement d’un nouveau né dans le vacarme du silence. L’ombre d’une entité capable de dire je.

Derrière les barrières

02a. Derrière les barrières

Mes yeux s’ouvrent et mon regard se heurte aux barrières d’une pensée en éveil. Au delà s’étend un morne espace à la blancheur balafrée. Quelque chose a bien dû trancher ce linceul, mais non, je m’égare… Car au delà de cette terre morte se trouve une nouvelle barrière, une clôture aux troncs larges et aux branches décharnées. L’espace est une prison.

Porosité

02b. Porosité

Les sens se réveillent. La couleur de l’obscurité et l’odeur du vide ne m’empêchent pas d’entendre le silence crier. C’est une curieuse sensation que de caresser le néant et d’avaler le goût de la cendre. Les sens ne sont jamais aussi vifs que lorsqu’ils ressentent pour la première fois.

Fange

02c. Fange

Il y a ceux qui se complaisent dans la fange. Il y a ceux qui s’y noient, las et désespérés. Il y a ceux qui parviennent à ne garder que les pieds dans la vase et tentent de croître pour toucher les nuages. Il y a ceux qui se dévorent les jambes, grandissant dans l’espoir de franchir le ciel. Je me redresse, la face encore engluée.

Affirmation

03. Affirmation

Je suis là. Perçant le voile du rien, touchant le vide. Je et eux font deux. Présence immuable et incontestable ; Un regard ferme et étonné : je ne vois rien. Je n’aperçois qu’une peau, invisible auparavant, frôlant le néant. Je suis là, et je me vois.

Devant les barrières

03a. Devant les barrières

Mon regard s’élance et mes yeux regardent au delà de la barrière. La vie est possible, je vis et j’existe. Je prends possession de la barrière, je deviens la barrière, je suis la barrière ; Elle n’est plus qu’un support endurant ma présence implacable, les débris d’une prison que je piétine fermement. Je remplis l’espace. Je crie.

Voie noire

03b. Voie noire

Mes pas foulent l’obscurité. Devant moi s’est ouverte une voie, la voie noire portant ma voix vers l’horizon infini. Autour se dressent et se tordent les plants torturés de ma conscience, une forêt de sensations mortes, une foule de désirs avortés. Je marche pour atteindre. Je cours.

Les mots en mouvement

03c. Lire en mouvement

Dans ma course, je prends les mots. Les mots, les mots, les mots, les mots… il faut toujours dire… Ils ne me conviennent pas, alors je les tords, je les arrache, je les déchire, je les avale puis les vomis. C’est une épreuve difficile, mais ils finissent parfois par être docile.

Larmes en mouvement

03d. Larmes en mouvement

Dans ma course, les sens subissent. Les larmes attendent mais n’ont pas eu le temps de couler. Alors je les sème autour de moi, dans l’indifférence sournoise et le heurt profond. La vitesse pour le temps qui agresse, le recueil pour porter le deuil, il faut choisir. Je ne choisis pas.

Une lueur

04. Une lueur

Qu’est-ce que c’est ? Cela bouleverse l’horizon noir, l’ordre du monde semble ruiné. Ce qui était constant ne l’est plus. L’inaltérable a été altéré. C’est nouveau, c’est quelque chose qui perce l’obscurité, peut-être comme je l’ai fait moi-même ? Qui est-tu ?

Lumière pendue

04a. Lumière pendue

Des lumières pendues, sacrifiées sur l’autel de l’absence… Non ce n’est pas ça. Bien que destinées à embrocher l’obscurité, elles sont en fait noyées par celle-ci, éternellement condamnées à baisser la tête. Mais en surplomb, une lueur se moque d’elles, une étincelle de liberté. Est-ce toi ?

Ruines

04b. Ruines

Ravagées par la destruction, souillées par l’humiliation, des ruines se dressent alentour. Tu ne peux pas comprendre, je ne peux rien faire. Et si tu pouvais ? Et si j’expliquais ? Nous pourrions reconstruire cet endroit dévasté et nous enfuir plus vite. Mais je ne peux pas ; Tu ne veux pas.

Réconfort

04c. Réconfort

Ce n’est pas grave. Une chaleur est toujours réconfortante. Je dis toujours, mais je ne savais pas. La lumière permet de démasquer les ombres : alors nous nous voyons – sans vraiment nous regarder – et nous nous pressons vers la même consolation. Un soutien tacite et froid.

Toi, sur le mur

04d. Toi, sur le mur

Toi, là-haut, que fais-tu ? Comment es-tu arrivé là ? Tes couleurs sont vives, mais ton mur est gris et froid. Tu es inaccessible et tu regardes ailleurs, alors à quoi bon te contempler ? Ta moue m’affecte et me rend triste, mais je suis incapable de te donner le bonheur que j’aimerais avoir.

Éblouissement

05. Eblouissement

Douloureux, c’est cela, je souffre de te voir. Je n’ai que trop voulu regarder et je me brûle les yeux. Tu consumes mon regard ; je t’aimais, je te hais, nous avons tout détruit ; tu es là, tu me vois, vous ne comprenez pas ; C’est si haut, tu es trop, je ne suis pas assez ; Balayé, dévoré, je ne peux plus supporter. Je ferme les yeux et j’oublie.