Ruminations

Journal d’écriture, réflexions personnelles, indignations de l’instant, mâchonnements écœurants…

Ouroboros, bis

Un cercle noir, dans un blanc infini. Sous une impulsion qui le dépasse, il se met à chuter. À grimper. En avant ou à reculons, il n’en sait rien parce qu’il ne pense pas. Toujours est-il que le cercle noir déchire la blancheur dans son sillage, une traînée obscure balafrant l’infini comme autant de souvenirs de plus en plus anciens. Il bifurque, saute et repars dans sa course effrénée.

Il n’y avait pas de repères dans cette constante infinité, mais désormais, la trace qu’il laisse permet de déterminer qu’il y a un derrière lui et un devant lui. Ainsi poussé dans une myriade de directions différentes, on observe qu’il s’oriente vers un nulle part, une éternité lactée qui s’étend devant lui. Face à cet adversaire insurmontable que représente l’infinie blancheur, ce qui n’était qu’un petit cercle noir se transforme progressivement en une ligne sinueuse, un serpent déterminé à traverser l’immuable, à s’enrouler autour de l’univers pour se mordre la queue.

Alors naît sa conscience. Sa tête se retourne, pour estimer le chemin parcouru. Il aperçoit sa queue, son début, sa vieillesse. Tordue, pliée, formant des boucles et des spirales. Il est incapable de lire ce que son corps écrit :

Un cercle noir, dans un blanc infini. Sous une impulsion qui le dépasse, il se met à chuter. À grimper. En avant ou à reculons, il n’en sait rien parce qu’il ne pense pas. Toujours est-il que le cercle noir déchire la blancheur dans son sillage, une traînée obscure balafrant l’infini comme autant de souvenirs de plus en plus anciens. Il bifurque, saute et repars dans sa course effrénée.

Il n’y avait pas de repères dans cette constante infinité, mais désormais, la trace qu’il laisse permet de déterminer qu’il y a un derrière lui et un devant lui. Ainsi poussé dans une myriade de directions différentes, on observe qu’il s’oriente vers un nulle part, une éternité lactée qui s’étend devant lui. Face à cet adversaire insurmontable que représente l’infinie blancheur, ce qui n’était qu’un petit cercle noir se transforme progressivement en une ligne sinueuse, un serpent déterminé à traverser l’immuable, à s’enrouler autour de l’univers pour se mordre la queue.

Alors naît sa conscience. Sa tête se retourne, pour estimer le chemin parcouru. Il aperçoit sa queue, son début, sa vieillesse. Tordue, pliée, formant des boucles et des spirales. Il est incapable de lire ce que son corps écrit :

Un cercle noir, dans un blanc infini…

Le Dentifrice

Épuisé. Comme ce reste de dentifrice qui vous dure trois mois. Il ne reste rien. Presque rien. Mais en pressant avec suffisamment de douleur, il est peut-être possible de recueillir un résidu. Une miette. Une poussière. Sinon, il est toujours possible de passer à l’autopsie.

Prenez votre tube, saisissez-vous d’un scalpel et tranchez. Écartez la peau et découvrez les entrailles. Elles devraient être vides et desséchées, mais en raclant bien, on trouve toujours quelque chose. Allez-y. Vous récupérez du dentifrice qui ne ressemble plus tout à fait à du dentifrice. Moins pâteux, encore plus informe.

Vous noterez un goût particulier. Votre langue connaît cette saveur, votre palais le reconnaît bien. Mais vous, vous savez que ce n’est pas le vrai goût. C’est le souvenir du goût. Des cendres aux couleurs d’une bûche. Un crépuscule qui feint l’aurore. Un deuil avorté.

Gratter, creuser

Je ne sais pas quoi écrire. J’écris, parce qu’il le faut bien. Mais là, il n’y a rien qui me vient. Alors je cherche, je me gratte la barbe d’un air pensif, comme si ça m’aidait à me creuser les méninges.

Il faut se lancer. Alors j’écris que je ne sais pas quoi écrire. Le genre de sujet qui, quand tu cognes dedans, ça sonne creux. Des ornements, c’est ça qu’il faut. Pour que quand ça résonne, l’écho sonne agréablement à l’oreille. Mais parfois, je ne sais pas faire. Je peux essayer de jouer en faisant les plus horribles des phrases. Mais ça aussi, c’est pas évident.

Pas de substance. Pas d’écho. Patauger. Impossible d’avancer. Alors pourquoi se forcer à aller devant soi ? Plutôt s’enfoncer, s’enliser. Je gratte. Je creuse.

Noyau intangible

Il n’y a pas de centre s’il n’y a pas de bord. Pourtant, il en faut un, un noyau. Ni devant, ni derrière, ni là-haut, ni là-bas. C’est dedans, c’est dehors. Pas de sens, mais il est là. Il est la condition minimale, la cohésion maximale, l’existence bancale. Il palpite. Diminution. Extension. Mais pas de bordure. Pas de frontière. C’est l’indicible infini de limites sans contours, une unité qui est le tout. Unique et multiple, il transcende les lois, les supporte et les subit.

Il est tout ce que l’on est, on est tout ce qu’il est. Nous suis je. Je sommes nous.

Ça grince, ça gronde, ça ne grandit pas

Ça grince, ça gronde, ça ne grandit pas. L’inertie dans l’effort, la main tendue mais le corps qui reste, pris dans les ronces, noyé dans le gruau. Une grue aux roues rouillées, les rouages usés, incapables de supporter la pression de l’armature. La tension boursouflée d’un flot qui ne peut se contenir. Incapable de céder. Ça pousse. Ça cogne. Ça crie. Ça veut sortir, mais ce suaire opaque freine, bride, refuse. La frustration suintante, la colère étouffée, les cheveux arrachés.

Tisser

La        ? Qu’est-ce que c’est, la      ? C’est une question. Une question que j’ai toujours refusé de poser. Si je fais de la        ? Peut-être. Même si je fais de la prose, je ne me prive pas de me jouer des mots : tordre, tirer, trouer, trouver, tomber, un éventail de l’impitoyable traitement qu’ils subissent sous ma plume. Mais je refuse de me prétendre      . Trop bas. Trop gauche. Trop pas assez.

Ce n’est pas une question de vers ou de prose. Même si je suis plutôt pro-prose. Les prisons de vers, ce n’est pas pour moi. C’est un problème de filage. Tisser, mais ne pas coudre. Harmoniser, mais ne pas assembler. Montrer, mais ne pas expliquer. J’essaie d’échouer le moins possible, mais il faut se rendre à l’évidence, je ne suis pas      . Est-ce que la       m’échappe ? Certainement.

Tout comme ce qui n’appartient pas à mon champ de présence. Ce qui n’est pas mes textes. Ce qui n’est pas mes connaissances. Ce qui n’est pas ma culture. Ce qui n’est pas moi. Tout cela, assurément, c’est de la       . C’est-à-dire que je ne sais pas ce que c’est.

Crucifiction

Tout a commencé lorsque j’ai assisté à un séminaire sur Raymond Federman. Un personnage haut en couleur, un écrivain sérieusement drôle, ou drôlement sérieux, qui, comme la plupart des hommes intéressants, est mort trop tôt. Quoiqu’il en soit, il nous fallait écrire un texte à partir de ce que nous avions appris sur lui. J’ai d’abord pensé à reprendre l’idée de la « Petite histoire de mes lectures », dans Coups de Pompes. Mais après réflexion, ça ne semblait pas très palpitant à côté de l’aventure littéraire de Federman. La lecture du début de Chut m’a alors inspiré…

Quelle mouche te pique, Jeoffrey ? Tu es en train d’écrire sur le fait que tu ne sais pas quoi écrire en pillant honteusement les idées de Federman… C’est ça, que tu appelles un travail d’écriture ? Tu ne devrais pas plutôt être en train d’écrire une nouvelle, un roman, ou je ne sais quoi sur la fantasy que tu aimes tant ? Tu sais, avec tes elfes et autres bestioles lues et revues chez Tolkien et tous ses plagiaires sans imagination ; C’est pas vrai, d’abord, je ne suis pas un vulgaire voleur ! L’important n’est pas d’avoir inventé ou non les créatures aux oreilles pointues, mais de savoir les utiliser dans de nouveaux contextes pour explorer de nouvelles facettes de l’humanité, du monde. Oui, ça a l’air pompeux, puéril et pathétique dit comme ça. Mais je fais ce que je veux.

Chut, disais-je, m’a inspiré. J’aimais beaucoup cette façon de raconter un traumatisme, le genre d’histoire qui s’enfonce dans le pathos larmoyant et dégoulinant, avec un recul qui balaye ce pathétique. Puis je me suis dit que c’était une mauvaise idée : je n’avais ni l’envie de raconter un événement qui m’a traumatisé, ni l’intention d’en inventer un pour le besoin de l’exercice. Je laissais donc tomber Chut pour porter mon attention sur Carcasses. Carcasses… rien que le titre, je l’adore ! C’est typiquement le genre de terme que je collerais sur une nouvelle. Ce concept de la transmutation me parle : on se situe dans un cercle de la réincarnation telle qu’on en trouve dans l’hindouisme ou le bouddhisme… Ouais, j’ai envie d’écrire sur Carcasses.

Digression

Lorsque tu n’arrives pas à écrire la première phrase de ton texte, commence par la deuxième, dit-on – on ne peut pas faire plus flou. « Dit-on », c’est bien la formule qu’on utilise pour énoncer des vérités générales – ou que l’on souhaite générales – en les attribuant à cette forme diffuse, aux contours obscurs, du « on », qui représente à la fois tout le monde et personne – Après tout, lorsqu’on désigne des individus en tant que groupes, ce ne sont plus tout à fait des individus, en tout cas pas des individualités pourvues d’une personnalité bien caractérisée. Tout au plus une masse informe, ô combien impersonnelle, une entité unique dont les rouages seraient les corps – Ne sommes-nous pas des machines organiques ? Des os, des tendons, de la chair, du sang et, parfois, de l’intelligence au service de ce mécanisme bien huilé, bien que parfois grinçant, de la société – Dans laquelle quelques esprits, plus brillants que les autres, prononcent des discours futiles, grotesques ou géniaux, qui alimenteront les conversations des membres plus médiocres de cette structure civilisée – Des figures éclairées, donc, qui seront citées à travers les âges : citations hors propos parfois, citations hors contexte souvent, mais surtout citations sans mémoire, sans souvenir du nom illustre qui en est à l’origine – Ce nom disparu qui, alors, se dissout dans cette vase incertaine du savoir commun, manifesté au travers de cette fameuse expression : « dit-on ».

Lorsque tu n’arrives pas à écrire la première phrase de ton texte, commence par la deuxième. Comme je n’avais pas la première, ni la deuxième, c’est cette règle qui entame le papier.

Castration

Parjure n’est pas encore publié. Mais ça va venir.

En ce moment, je me concentre surtout sur les travaux de l’atelier d’écriture. Parlons-en d’ailleurs, de cet atelier. Dans ma précédente rumination, je pensais pouvoir alimenter le blog avec des texte produits dans le cadre de l’atelier. En fait, les premiers textes n’étaient qu’une mise en bouche pour nous préparer à un projet bien plus important : la création radiophonique. Je travaille en binôme avec une camarade sur… l’adaptation radiophonique de Parjure.

Vous avez bien lu.

Ce choix peut sembler très orgueilleux. Et pourtant, je ne suis absolument pas confiant : ce texte est très expérimental et je n’ai aucune idée de la réception qu’il aura. J’avais cependant un sentiment particulier sur cette nouvelle, il m’a semblé important de travailler dessus. Ma binôme a bien aimé le texte et a accepté le projet. Nous verrons bien.

Nous rencontrons cependant des difficultés. Parjure est un texte très important pour moi. Ce projet me tient à coeur. Quant à elle, elle le voit comme un devoir de plus parmi une montagne d’autres. Comment travailler sur un même texte lorsque les passions ne sont pas les mêmes ?

En parallèle, j’avais en tête de travailler sur le roman. Impossible de m’y remettre. Le travail est tellement colossal… et à côté, il y a tellement de lectures (très lointaines de ce que je peux écrire) à faire que je me retrouve incapable de faire quoi que ce soit. Environ deux mille cent pages à lire en moins d’un mois… je vais devoir m’accrocher. Mais je suis paralysé.

Lorsque je souhaite me relancer dans l’écriture du roman, ma conscience me fait un véritable procès.

– Monsieur Michel, vous êtes accusé de ne pas fournir le travail nécessaire pour la réussite de vos études ! Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

C’est à ce moment là que je me recroqueville en position fœtale.