Trajectoires

Vues sur un trajet, instants uniques ou uniformes, cycles en perpétuel changement…

La fuite moderne

Aller.

Wagon bondé. La fuite moderne des regards. Le plus confortable alors est de fermer les yeux. Parfois mes narines redeviennent lucides : des relents putrides remontent.

Le train s’arrête. Le suicide se murmure dans les crânes, mais est vite dissipé par les haut-parleurs au dessus de nous. Ils nous disent qu’un camp de Roms a été incendié. Dans la panique, certains courent sur les rails.

Qu’est-ce qui est le pire ? Qu’un homme voulant mourir meure, ou que des gens voulant vivre continuent dans le malheur ?

~

Retour.

Position optimale sur le quai. C’est fait.

Arrivée du train ; Anticipation de l’emplacement de la porte la plus proche. C’est fait.

Approximation du nombre de passagers entrants. C’est fait.

Contrôle du nombre de sièges vides. C’est fait.

Observation du nombre de passagers se précipitant vers l’étage du haut. C’est fait.

Emprunt des escaliers menant vers l’étage du bas. C’est fait.

Choix du siège. C’est fait.

Configuration optimale : quatre places vides, rien que pour moi.

Du gonflé au pourri

Aller. (rentrée de la Toussaint)

Elles discutent sur un ton qui annonce le vide.

– Il y a moins de monde pendant les vacances, constate l’une, fière de sa déduction logique.

Déduction ratée, les quais sont bondés lorsque des trains sont supprimés.

– Ouais, ils ont fait exprès de placer les vacances sur le jour férié, parce que voilà sinon, argumente l’autre.

Faut-il lui dire que la Toussaint a donné son nom aux vacances ?

– Et alors, la petite dernière ?

– Si on l’avait laissé faire, il l’aurait appelée Athéna, Olympe… Enfin des trucs de dessin animé quoi.

Arrêtons le supplice.

~

Retour. (ce jour)

Ronsard immortel la poésie qui permet de le nom la face une ombre comme les visages vides les yeux perdus une étincelle l’éternel retour d’Ajax hélas.

Les écouteurs s’échappent. Vite, s’y accrocher comme à une bouée.

La nuit. Les lumières trop fortes dans le wagon, empêchent de voir dehors. Regarder la vitre opaque, c’est voir un reflet sombre, déformé et balafré peut-être plus proche du réel.

Apprenez à haïr la lumière, elle qui révèle si hideusement vos visages. L’ombre adoucit les traits.

C’est pas ma gare non peut-être un petit cadavre on pleure un potentiel on dit qu’il n’a pas vécu une vieille carcasse on ne pleure pas le réalisé on se soulage elle a vécu on ne songe plus à la valeur des plus anciens il pouvait tout aussi bien finir bête et vide il y a des chances il n’y a plus d’avenir c’est noir obscur ou sombre pour les plus optimistes besoin d’aide pour les meubles.

Des étants des figures

Retour.

Autour j’aperçois : des yeux affamés, une bouche cyclopéenne attentive, des narines à l’écoute, des oreilles reniflant la moindre musique.

Un décrochage qui ferait penser que le visage n’est qu’une interface. Derrière, pas d’être. Une figure.

~

Aller.

Attendre sur le quai. Lorsque la pluie commence à tomber vient l’idée d’une urgence. Il faut se dépêcher, on devient pressé. Mais sur le quai, se dépêcher de quoi ? D’attendre ?

Rien n’a changé, partout. Il fait simplement plus mouillé – et plus bruyant.

Lis tes ratures à une main

Retour.

Le quai. Un homme est plongé dans un carnet dont les pages sont recouvertes de ratures rondes, toutes identiques et disposées de façon symétrique.

~

Le train. Impossible de me concentrer sur ma lecture : un homme et une femme parlent juste à côté. En fait, c’est surtout l’homme qui parle. Elle, elle se contente d’approuver du chef avec une intensité beaucoup trop grande pour être spontanée. Elle trouve la moindre occasion pour se pencher vers lui (son entrejambe), et éventuellement poser sa main sur son avant-bras en signe d’assentiment.

– À demain, lui dit-elle en partant.

– Bah non, pas à demain, répond-il décontenancé.

~

Aller.

Autour, les poumons toussent, les gorges raclent, les nez se mouchent. Il y a de longues périodes de silence : tous se retiennent, gênés par la peur de gêner. Puis lorsqu’un se met à craquer, tous les autres se lâchent, se sentant autorisés à être bruyants par cette première alerte. Le silence revient enfin.

Crève !

~

Retour.

Un choix de morceaux pour ouvrir lentement une plaie saignante puis la cautériser brutalement ; pour infecter un furoncle puis le faire exploser.

C’est ça, la catharsis ?

Ruminations à grande vitesse

Aller.

Il est commode d’avoir une place libre devant soi : on peut y perdre son regard, se réfugier là où personne n’existe.

Fuir la fureur de l’absence, vaincre la violence du silence, supporter l’insoutenable par cette scansion :

Dead is what he is ; he does what he please

The things that he has you’ll never want to see

What you’re never gonna be now

Sketch a little keyhole for looking-glass people

You don’t want to see him

You only want to be him

Mommy’s got a scarecrow, gotta let the corn grow

Man can’t always reap what he sow

~

Retour.

2013-10-08 18.02.29

Au milieu des tresses de néant, une lueur : un espoir ? Une illusion ? Apparaît-elle ou s’échappe-t-elle ?

~

La marche pour la dernière partie du trajet.

En ce moment, mon soucis avec l’écriture réside dans le projet. J’ai des choses à écrire, mais bien plus que le but à atteindre, je ne peux m’empêcher de voir l’immensité de la route à parcourir. Décourageant.

Louis-Ferdinand Céline l’a dit : le grand défaut de la jeunesse est de commencer plein de choses et de ne jamais les finir.

Il faut (simplement) adopter le temps, apprendre la patience et (bien) terminer ce qui est déjà entamé. C’est la seule solution.

C’est ce que j’ai fait pendant cette marche. D’habitude, je compte la distance qu’il me reste à parcourir et, devant ce chiffre toujours impressionnant, me hâte dans l’espoir de le réduire au plus vite. Résultat : je finis épuisé et en nage.

Aujourd’hui, je me suis contenté de marcher, de faire un pas après l’autre, sans me préoccuper du chemin qu’il me restait à faire. C’était apaisant.

Animal Mécanique

Aller.

alors la musique, pour fuir ;

pour fuir la violence des sons,

pour fuir l’agression des regards,

pour fuir la fuite de nos corps,

pour fuir le ballottement de la carcasse glaciale :

fuir le monde (grand, blanc et froid).

~

Retour.

À toute vitesse, les images qui défilent en dessous ne sont que des traits, droits mais pourtant informes et inconstants. Ils fuient en direction de notre absence toute fraîche.

Les images, encore, se dérobent, ou bien est-ce la machine qui dérobe le sol sous nos pieds ? Sans aucun doute, quelque chose est volé, chapardé, vandalisé, violé.

Lever les yeux vers la vitre pour observer un reflet, masse jaunâtre, se fondre dans la Seine, comme une monstrueuse bête faisant la course au train.

Je remarque seulement maintenant que, toujours, je serre fort quelque chose, n’importe quoi, entre mes doigts crispés : un besoin inconscient, peut-être celui de s’agripper pour résister au déluge de vide alentour.

Retour sur les rails

Aller.

Au sortir de mon isolement, la pluie et le tonnerre sont venus m’accueillir.

La ville se met en mouvement, retrouvailles avec le vacarme mécanique et le silence humain.

Remplissage. Vacarme mécanique, douceur des voix.

Remplissage. Vacarme des voix, douceur mécanique (dehors, un jeune homme se la joue rebelle nihiliste en balançant dans les arbres une canette de boisson sucrée).

Remplissage. Douceur ambiante.

Tassage. Vacarme mécanique, silence humain.

~

Retour.

Les contrôleurs arrivent.

Derrière : « Bonjour. » « Bonjour. » « Merci. »

Devant : « Bonjour. » « Bonjour. » « Merci. »

À droite : « Bonjour. » « Bonjour. » « Merci. »

À mon tour : « Bonjour. » Le contrôleur ne répond pas. « Merci. »

Ma voix devait être un tintamarre, j’imagine.

Translation

Aller.

Épuisé par la succession d’épreuves et le manque de sommeil, je me permets de m’enfermer entre mes écouteurs. Les rails. Des gens vont et viennent autour de moi, je ne m’en occupe pas et préfère défaillir.

Retour.

Vidé. Plus rien. Rails. Vacances, mais aucune joie. Crevé. Rails. Tête qui tourne. J’ai trop donné dans cette maudite dissert’, probablement pour un hors-sujet. Rails. Souvenir des rails-miroir d’il y a… Rien. Tourne trop. Des formes s’agitent alentour, ça doit être les gens. Ça s’assombrit. Rails. Belle vue. Il fait noir. Je me demande si

Sans réflexion

Retour.

Du numérique, partout. Une liseuse à ma gauche, une tablette en face, une conversation à l’air très technique sur la droite.

Il jouait aux oiseaux furieux sur sa tablette. En fixant le vide à côté, je remarquais quand même son inquiétude en perdant. À chaque fois, il levait la tête, comme pour s’assurer que personne n’avait vu qu’il était nul. Plus tard, je scrutai sa tablette pour en deviner le constructeur et le système d’exploitation… Il cacha son écran, croyant que je m’intéressais à sa partie. C’était une tablette Android.

Une conversation intense et passionnée à ma droite. Deux femmes qui avaient l’air de parler de littérature et d’informatique poussée. Elles parlaient d’anciens textes, nouvellement déterrés, d’un intérêt incroyable. Quelle trouvaille avaient-elles bien pu faire ? Et puis, après ces « textes qui datent de Mathusalem », j’ai rapidement déchanté en entendant « fonction électronique ». Des secrétaires, qui échangent en utilisant des termes qui font important, dotés d’une aura mystérieuse parce qu’elles n’y comprennent rien, au milieu de « RH », de « dossiers », et de « formulaires »… et piah piah piah… Drôle et triste.

Aller.

En contrebas, sur le parking, un homme se masturbe dans sa voiture. Heureusement que le train allait suffisamment vite pour couper court à toute tentation de voyeurisme.

Ce matin, les rails n’ont jamais été aussi beaux : ils reflètent le monde avec une telle justesse qu’on aurait cru que c’était des miroirs… Après réflexion, ils ont peut-être toujours été comme ça.