Noyau intangible

Il n’y a pas de centre s’il n’y a pas de bord. Pourtant, il en faut un, un noyau. Ni devant, ni derrière, ni là-haut, ni là-bas. C’est dedans, c’est dehors. Pas de sens, mais il est là. Il est la condition minimale, la cohésion maximale, l’existence bancale. Il palpite. Diminution. Extension. Mais pas de bordure. Pas de frontière. C’est l’indicible infini de limites sans contours, une unité qui est le tout. Unique et multiple, il transcende les lois, les supporte et les subit.

Il est tout ce que l’on est, on est tout ce qu’il est. Nous suis je. Je sommes nous.

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Ça grince, ça gronde, ça ne grandit pas

Ça grince, ça gronde, ça ne grandit pas. L’inertie dans l’effort, la main tendue mais le corps qui reste, pris dans les ronces, noyé dans le gruau. Une grue aux roues rouillées, les rouages usés, incapables de supporter la pression de l’armature. La tension boursouflée d’un flot qui ne peut se contenir. Incapable de céder. Ça pousse. Ça cogne. Ça crie. Ça veut sortir, mais ce suaire opaque freine, bride, refuse. La frustration suintante, la colère étouffée, les cheveux arrachés.

Tisser

La        ? Qu’est-ce que c’est, la      ? C’est une question. Une question que j’ai toujours refusé de poser. Si je fais de la        ? Peut-être. Même si je fais de la prose, je ne me prive pas de me jouer des mots : tordre, tirer, trouer, trouver, tomber, un éventail de l’impitoyable traitement qu’ils subissent sous ma plume. Mais je refuse de me prétendre      . Trop bas. Trop gauche. Trop pas assez.

Ce n’est pas une question de vers ou de prose. Même si je suis plutôt pro-prose. Les prisons de vers, ce n’est pas pour moi. C’est un problème de filage. Tisser, mais ne pas coudre. Harmoniser, mais ne pas assembler. Montrer, mais ne pas expliquer. J’essaie d’échouer le moins possible, mais il faut se rendre à l’évidence, je ne suis pas      . Est-ce que la       m’échappe ? Certainement.

Tout comme ce qui n’appartient pas à mon champ de présence. Ce qui n’est pas mes textes. Ce qui n’est pas mes connaissances. Ce qui n’est pas ma culture. Ce qui n’est pas moi. Tout cela, assurément, c’est de la       . C’est-à-dire que je ne sais pas ce que c’est.

Narcisse en Enfer

Vous êtes vous déjà regardé dans un miroir ? Vous êtes vous déjà vus dans une glace ? On dit que si on regarde son reflet à minuit, sans cligner des yeux, le Diable en personne apparaît et vous ouvre la porte de l’Enfer.

Six, six, six.

Vous contemplez l’abîme. Vous y trouvez tout ce que vous refusez de voir. Vous. Comme le dit le Livre, il suffit d’être soi-même pour aller en Enfer.

Six, six, six.

Mais vous contemplez l’Enfer tous les jours. En vous reniant à chaque instant pour accéder à un arrière-monde fantasmé, c’est vous qui faites de votre existence un purgatoire. Le Diable que vous regardez à minuit est le même reflet diabolique que vous admirez à toute heure.

Six, six, six.

Au lieu de chercher le Diable, vous devriez plutôt vous regarder.

Zen for TV : le journal de 13h42

Bonjour et bienvenue au journal de 13h42, ici Jean-Cailloux Pernoix pour vous présenter les informations du jour. Au programme d’aujourd’hui, nous allons voir comment un arabe a battu sa femme, comment un arabe s’est fait arrêter pour revente illégale de produits illicites, comment un arabe a tué un chaton, et enfin une déclaration de la MARINE, le Mouvement Anti-Raciste Indépendant National Et cetera, qui s’insurge contre le racisme qui monte en France. Une leçon de vie qu’il est toujours bon de rappeler face à cette ascension de haine inexplicable.

Mais d’abord l’actualité du jour, avec Janine, collectionneuse d’assiettes en porcelaine, qui nous présente aujourd’hui ce trésor amassé en pas loin de trente ans d’investigations passionnantes. Toute de suite les images, avec Hélène Phan et Baptiste Crème.

– Merci Jean-Cailloux. Et oui, nous nous trouvons actuellement chez Janine qui collectionne des assiettes en porcelaine. Assiettes qui, rappelons-le, servent à contenir de la nourriture afin d’éviter de manger directement sur la table. Que pouvez-vous nous dire, Janine, de cette fantastique collection ?

– Ah bah y’a pas grand-chose à dire. J’aime beaucoup les assiettes.

– Cela se voit. Merci pour votre touchant témoignage d’une passion viscérale. À vous les studios !

Passons maintenant à la deuxième actualité du jour : la pluie. Mais avant cela, une page de publicité.

« Bonjour. Je suis un sportif très célèbre et je bois du Cola Soda. Cola Soda, parce que tu ne vaux rien. »

La pluie donc, est arrivée sur le territoire français. Nous avons beau être dans un pays tempéré, nous nous étonnons chaque automne de la déferlante de précipitations et nous ne nous privons pas de le signaler. Voyons sur le terrain avec Bertrand Delatruite et Michèle Cascade.

– Oui, en effet Jean-Cailloux, nous sommes ici sous la pluie et nous pouvons vous assurer d’ores et déjà que l’eau qui nous tombe sur la tête est très humide !

Merci pour ce reportage de fond et n’oubliez pas vos parapluies. Nous revenons tout de suite après une courte pause.

« Bonjour. Je suis un chanteur très célèbre et je bois du Cola Soda. Cola Soda, parce que tu ne vaux rien. »

Un drame, maintenant. Un incendie a brûlé avec du feu les habitants d’un immeuble qui s’est embrasé. On nous signale d’ailleurs que les flammes étaient à très haute température, ce qui pourrait expliquer les brûlures des survivants et les cadavres calcinés des morts. Les pompiers volontaires… Pardon, le pompier volontaire est toujours en train d’essayer de maîtriser l’incendie. Nous lui souhaitons bon courage et nos vingt-trois journalistes sur place lui témoignent tout leur soutien. Nous revenons tout de suite après cette page de publicité.

« Bonjour. Je suis un mannequin très célèbre et je bois du Cola Soda. Cola Soda, parce que tu ne vaux rien. »

La politique maintenant. Le député Jean Kulray du parti PPTP, Pour le Peuple Tant qu’il a du Pognon, a été arrêté ce matin. Déjà soupçonné de proxénétisme et de pédophilie, il a été pris sur le fait en train de sodomiser un lamantin. Avant d’être conduit au commissariat, il a simplement déclaré face aux caméras « Un trou est un trou ». Suite à cette lamentable déclaration, le lamantin est resté silencieux et n’a pas manifesté l’envie de porter plainte. Nous vous tiendrons informés de la suite de cette affaire dès que nos journalistes auront plus d’informations. Mais pour l’instant, voici une courte page de pub.

« Bonjour. Je suis un homme politique et on m’a donné un gros chèque pour figurer dans cette pub. Cola soda, parce que tu ne vaux rien. »

Football pour terminer. La France a encore perdu 3-0 contre la Bolivie. On se demande pourquoi ils sont autant payés pour humilier leur propre pays. Anecdote en marge, quarante-deux supporters sont décédés, écrasés ou battus à mort au cours d’une émeute. Alors qu’un supporter proclamait pacifiquement « Paris, Paris, on t’encule », un voyou a violemment rétorqué « nabilla a dé grau taiton, LOL », déclenchant les regrettables hostilités.

Sur cette touche positive, c’est déjà la fin de ce journal. C’était Jean-Cailloux Pernoix, pour vous servir. Ce soir, retrouvez Clarence Chacal pour vous répéter tout ce que je viens de dire avec les mêmes images et les mêmes reportages que toutes les autres chaînes. Mais pour l’instant, retrouvez votre série Les Spécialistes après une courte pause de publicité de vingt minutes. À bientôt.

(Version audio)

Crucifiction

Tout a commencé lorsque j’ai assisté à un séminaire sur Raymond Federman. Un personnage haut en couleur, un écrivain sérieusement drôle, ou drôlement sérieux, qui, comme la plupart des hommes intéressants, est mort trop tôt. Quoiqu’il en soit, il nous fallait écrire un texte à partir de ce que nous avions appris sur lui. J’ai d’abord pensé à reprendre l’idée de la « Petite histoire de mes lectures », dans Coups de Pompes. Mais après réflexion, ça ne semblait pas très palpitant à côté de l’aventure littéraire de Federman. La lecture du début de Chut m’a alors inspiré…

Quelle mouche te pique, Jeoffrey ? Tu es en train d’écrire sur le fait que tu ne sais pas quoi écrire en pillant honteusement les idées de Federman… C’est ça, que tu appelles un travail d’écriture ? Tu ne devrais pas plutôt être en train d’écrire une nouvelle, un roman, ou je ne sais quoi sur la fantasy que tu aimes tant ? Tu sais, avec tes elfes et autres bestioles lues et revues chez Tolkien et tous ses plagiaires sans imagination ; C’est pas vrai, d’abord, je ne suis pas un vulgaire voleur ! L’important n’est pas d’avoir inventé ou non les créatures aux oreilles pointues, mais de savoir les utiliser dans de nouveaux contextes pour explorer de nouvelles facettes de l’humanité, du monde. Oui, ça a l’air pompeux, puéril et pathétique dit comme ça. Mais je fais ce que je veux.

Chut, disais-je, m’a inspiré. J’aimais beaucoup cette façon de raconter un traumatisme, le genre d’histoire qui s’enfonce dans le pathos larmoyant et dégoulinant, avec un recul qui balaye ce pathétique. Puis je me suis dit que c’était une mauvaise idée : je n’avais ni l’envie de raconter un événement qui m’a traumatisé, ni l’intention d’en inventer un pour le besoin de l’exercice. Je laissais donc tomber Chut pour porter mon attention sur Carcasses. Carcasses… rien que le titre, je l’adore ! C’est typiquement le genre de terme que je collerais sur une nouvelle. Ce concept de la transmutation me parle : on se situe dans un cercle de la réincarnation telle qu’on en trouve dans l’hindouisme ou le bouddhisme… Ouais, j’ai envie d’écrire sur Carcasses.

Digression

Lorsque tu n’arrives pas à écrire la première phrase de ton texte, commence par la deuxième, dit-on – on ne peut pas faire plus flou. « Dit-on », c’est bien la formule qu’on utilise pour énoncer des vérités générales – ou que l’on souhaite générales – en les attribuant à cette forme diffuse, aux contours obscurs, du « on », qui représente à la fois tout le monde et personne – Après tout, lorsqu’on désigne des individus en tant que groupes, ce ne sont plus tout à fait des individus, en tout cas pas des individualités pourvues d’une personnalité bien caractérisée. Tout au plus une masse informe, ô combien impersonnelle, une entité unique dont les rouages seraient les corps – Ne sommes-nous pas des machines organiques ? Des os, des tendons, de la chair, du sang et, parfois, de l’intelligence au service de ce mécanisme bien huilé, bien que parfois grinçant, de la société – Dans laquelle quelques esprits, plus brillants que les autres, prononcent des discours futiles, grotesques ou géniaux, qui alimenteront les conversations des membres plus médiocres de cette structure civilisée – Des figures éclairées, donc, qui seront citées à travers les âges : citations hors propos parfois, citations hors contexte souvent, mais surtout citations sans mémoire, sans souvenir du nom illustre qui en est à l’origine – Ce nom disparu qui, alors, se dissout dans cette vase incertaine du savoir commun, manifesté au travers de cette fameuse expression : « dit-on ».

Lorsque tu n’arrives pas à écrire la première phrase de ton texte, commence par la deuxième. Comme je n’avais pas la première, ni la deuxième, c’est cette règle qui entame le papier.

Le soldat inconnu

Oh ça, il y en avait du bruit. Du bruit comme ça, j’en avais jamais entendu avant ! Même le tonnerre, il en fait pas comme ça, du bruit. Les usines, peut-être. Mais je n’y ai jamais travaillé.

Il paraît que je cultivais la terre avant, et que j’aimais ça. Les champs, les plantations, ce qu’il fallait pour grailler. Mais j’ai tout oublié. Ça fait trop longtemps que j’ai pas vu autre chose qu’un quignon de pain noir pour tenir la journée. Ça fait trop longtemps que la terre, je ne l’aime plus. Ce n’est plus la même terre que j’ai dû connaître, celle qui s’ouvre pour laisser pousser les choses, celle qui donne la vie. Non, elle s’est changée en une boue noire et dangereuse dans laquelle des choses, mortes ou métalliques, s’enfoncent pour disparaître des mémoires.

Je crois me souvenir du vrai ciel, celui de la nature. Celui où des oiseaux volent. Dans celui-là, ce sont des balles et des obus. Et l’air. Lui aussi est devenu vicié, dénaturé. Avant, vivre, c’était se remplir les poumons. Mais ici, ce sont les poumons que vous crachez. J’ai vu des gars fondre sur leurs propres os lorsque le gaz vert s’est engouffré chez nous. Chez nous.

Mais je ne vous apprends rien. Je ne sais pas qui vous êtes, vous ne savez pas qui je suis. Je ne sais plus qui je suis. Et vous ne pourriez pas le savoir. Difficile d’identifier un bout de viande déchiqueté, n’est-ce pas ? Ça arrange bien tout le monde.

Vous proliférez sur mes os, vous engraissez sur ma chair putréfiée. Et vous souriez, un vide béat derrière vos dents. J’y serais pas allé, si j’avais su. Je me serais tiré, si j’avais pu. Aucune illusion ne mérite une telle horreur.

(Version audio)