écrire

Gratter, creuser

Je ne sais pas quoi écrire. J’écris, parce qu’il le faut bien. Mais là, il n’y a rien qui me vient. Alors je cherche, je me gratte la barbe d’un air pensif, comme si ça m’aidait à me creuser les méninges.

Il faut se lancer. Alors j’écris que je ne sais pas quoi écrire. Le genre de sujet qui, quand tu cognes dedans, ça sonne creux. Des ornements, c’est ça qu’il faut. Pour que quand ça résonne, l’écho sonne agréablement à l’oreille. Mais parfois, je ne sais pas faire. Je peux essayer de jouer en faisant les plus horribles des phrases. Mais ça aussi, c’est pas évident.

Pas de substance. Pas d’écho. Patauger. Impossible d’avancer. Alors pourquoi se forcer à aller devant soi ? Plutôt s’enfoncer, s’enliser. Je gratte. Je creuse.

Digression

Lorsque tu n’arrives pas à écrire la première phrase de ton texte, commence par la deuxième, dit-on – on ne peut pas faire plus flou. « Dit-on », c’est bien la formule qu’on utilise pour énoncer des vérités générales – ou que l’on souhaite générales – en les attribuant à cette forme diffuse, aux contours obscurs, du « on », qui représente à la fois tout le monde et personne – Après tout, lorsqu’on désigne des individus en tant que groupes, ce ne sont plus tout à fait des individus, en tout cas pas des individualités pourvues d’une personnalité bien caractérisée. Tout au plus une masse informe, ô combien impersonnelle, une entité unique dont les rouages seraient les corps – Ne sommes-nous pas des machines organiques ? Des os, des tendons, de la chair, du sang et, parfois, de l’intelligence au service de ce mécanisme bien huilé, bien que parfois grinçant, de la société – Dans laquelle quelques esprits, plus brillants que les autres, prononcent des discours futiles, grotesques ou géniaux, qui alimenteront les conversations des membres plus médiocres de cette structure civilisée – Des figures éclairées, donc, qui seront citées à travers les âges : citations hors propos parfois, citations hors contexte souvent, mais surtout citations sans mémoire, sans souvenir du nom illustre qui en est à l’origine – Ce nom disparu qui, alors, se dissout dans cette vase incertaine du savoir commun, manifesté au travers de cette fameuse expression : « dit-on ».

Lorsque tu n’arrives pas à écrire la première phrase de ton texte, commence par la deuxième. Comme je n’avais pas la première, ni la deuxième, c’est cette règle qui entame le papier.