solitude

Bastien

Bastien, il ne sait pas. C’est tout ce qu’il sait. Si la vérité existe, elle n’est pas accessible à l’être humain. Trop limité : par ses sens, par son imagination, par son champ d’appréhension. Bastien n’aime pas l’idée de « chacun sa vérité ». C’est souvent un prétexte pour raconter n’importe quoi. Pour lui, il serait plus juste de dire « chacun sa marge d’erreur », car tout le monde se trompe. Du moins, si un être humain devait se rapprocher de la vérité, cela tiendrait du paradoxe du singe savant. Comme la vérité est inaccessible, Bastien flotte dans un bouillon, au milieu de certitudes inexactes et d’idées embryonnaires. Puisqu’il sait qu’il ne sait pas, il ne peut s’emparer ni des unes, ni des autres. Alors il se contente de fermenter et de croupir dans l’eau.

Bastien, il ne sait pas parler aux autres. Il n’a jamais su. C’est ce qu’il se dit en buvant son thé aux fruits rouges mélangé à du jus de citron. Quelque chose crisse dans la pièce d’à côté. Il pense à la solitude, à ceux qui en ont peur, à ceux qui en souffrent. Bastien, lui, n’endure pas la solitude : il l’apprécie. Mais il comprend la douleur de ceux qui ne la supportent pas. Ou plutôt : il pense la comprendre, puisqu’il sait qu’il ne sait rien. Le besoin d’interagir entre eux est une caractéristique des êtres humains que Bastien conçoit, mais lui s’en passe très bien. Il n’appartient peut-être pas au genre humain.

Bastien, il ne sait pas vivre avec les autres. Un grincement résonne dans la cuisine. Chez lui, il s’occupe souvent. Regarder des films sur son ordinateur. Lire un livre dans son lit. Parfois, il erre dans son appartement. Dans ces instants inquiétants, il se dit qu’il a des réflexes de drogué, cherchant à combler un vide qu’il est incapable d’identifier. Mais Bastien préfère cela à devoir supporter les autres, à l’extérieur. Ces autres qui veulent toujours avoir raison, prêts à s’entretuer pour prouver à celui qui perd qu’il a tort. Mais les êtres humains n’ont pas à avoir raison. Pas plus qu’un caillou n’a des idées plus justes qu’un autre. Bastien, il se sent menacé par les autres, alors il se construit une coquille pour se protéger. Mais sa carapace appuie tellement sur son corps que ses entrailles ressortent, comme un cafard que l’on écrase du talon.

Bastien, il ne sait pas dormir. Allongé dans son lit, les yeux fixés sur le plafond, même si l’obscurité l’empêche d’en être sûr, il entend dehors cette espèce de chuintement que font les voitures qui roulent sur les routes mouillées. Ses pensées s’agitent, glissantes, courbes et frétillantes comme une poignée de lombrics. Ça craque près du réfrigérateur. Il essaie de ne pas penser, car il faut se lever tôt demain. Mais le flux ne s’atténue pas. Alors il essaie d’imaginer le monde, les autres, la vie, comme il le fait en plein jour. Mais au plus profond de la nuit, Bastien est plus que jamais seul. Seul avec ses pensées. Seul avec lui-même. Seul avec ses angoisses. Crac ! Quelque chose est tombé dans la cuisine. Plus de grincements. Seule la pluie battant contre les carreaux brise le silence. Son appartement est-il hanté ? Il voudrait aller vérifier dans la pièce d’à côté, mais il a trop peur d’allumer la lumière et de voir ce qu’il n’aurait jamais voulu voir. Il attend. Les pensées, elles, bouillonnent. Les fantômes, ça n’existe pas. Mais peut-être que si : il sait qu’il ne sait pas. Des frémissements rampent sur le carrelage de la cuisine. Bastien croit que cela se rapproche. Il essaie de se raisonner, mais les pensées tourbillonnent. Cela doit être une souris. Ou bien une apparition cauchemardesque. Il ne sait pas. À tout moment, il s’attend à entendre des murmures au creux de son oreille. Comme toujours, comme toutes les nuits, il devra patienter jusqu’au lever du soleil. Dans l’attente épouvantable d’un nouveau lendemain.

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Ouroboros

Obscurité

01. Obscurité

Le vide. On pense à gagner du temps mais il n’est pas question de temps ici. Il n’a pas plus de sens qu’il n’y a de lieu et d’existence dans cet ici inconsistant. Seules rôdent des ombres, invisibles et aveugles coquilles en quête de leur propre liquidation. L’absence de début recherchant sa fin.

Absence

01a. Absence

A l’ombre de feuilles tombantes, tout à été préparé pour accueillir la vie. Mais les branches ne se tournent que vers l’absence : ce n’est rien d’autre que le vent et le silence qui caressent ces places, accompagnés par la rouille et par la poussière. Passages fantômes et cris aphones, ce lieu est hanté par le manque.

Ombre solitaire

01b. Ombre solitaire

C’est le temps qui manque à la solitude. Une ombre parmi les ombres est en quête de quelque chose, mais elle ne sait pas ce qu’elle cherche. Alors elle attend, croisant sans jamais toucher les silhouettes se mouvant autour d’elles. Ses pensées sont fugaces, autant que le temps est éphémère.

Creux

01c. Creux

Ici pleuraient deux saules aux troncs entrelacés. Sous leurs larmes venaient s’abriter des enfants, vivant, parlant, criant, imaginant. Les arbres protecteurs et les gamins jacasseurs formèrent une mémoire commune. Mais les saules ont été arrachés. Un linceul de neige recouvre la blessure.

Cendrier

01d. Cendrier

Dans la fissure, les cendres se déposent dans l’indifférence. Les ombres glissent et viennent, brûlant d’une effroyable flamme froide, convaincues de leur consistance. Des contacts manqués, il ne reste que des déchets, des vies consumées. Nées poussière, elles redeviendront néant.

Apparition

02. Eveil

Le réel et l’impossible n’ont aucun sens. Mais pourtant, quelque chose apparaît dans l’obscurité. Une idée, une présence, un éveil. Une noyade dans un océan d’absence. Le vagissement d’un nouveau né dans le vacarme du silence. L’ombre d’une entité capable de dire je.

Derrière les barrières

02a. Derrière les barrières

Mes yeux s’ouvrent et mon regard se heurte aux barrières d’une pensée en éveil. Au delà s’étend un morne espace à la blancheur balafrée. Quelque chose a bien dû trancher ce linceul, mais non, je m’égare… Car au delà de cette terre morte se trouve une nouvelle barrière, une clôture aux troncs larges et aux branches décharnées. L’espace est une prison.

Porosité

02b. Porosité

Les sens se réveillent. La couleur de l’obscurité et l’odeur du vide ne m’empêchent pas d’entendre le silence crier. C’est une curieuse sensation que de caresser le néant et d’avaler le goût de la cendre. Les sens ne sont jamais aussi vifs que lorsqu’ils ressentent pour la première fois.

Fange

02c. Fange

Il y a ceux qui se complaisent dans la fange. Il y a ceux qui s’y noient, las et désespérés. Il y a ceux qui parviennent à ne garder que les pieds dans la vase et tentent de croître pour toucher les nuages. Il y a ceux qui se dévorent les jambes, grandissant dans l’espoir de franchir le ciel. Je me redresse, la face encore engluée.

Affirmation

03. Affirmation

Je suis là. Perçant le voile du rien, touchant le vide. Je et eux font deux. Présence immuable et incontestable ; Un regard ferme et étonné : je ne vois rien. Je n’aperçois qu’une peau, invisible auparavant, frôlant le néant. Je suis là, et je me vois.

Devant les barrières

03a. Devant les barrières

Mon regard s’élance et mes yeux regardent au delà de la barrière. La vie est possible, je vis et j’existe. Je prends possession de la barrière, je deviens la barrière, je suis la barrière ; Elle n’est plus qu’un support endurant ma présence implacable, les débris d’une prison que je piétine fermement. Je remplis l’espace. Je crie.

Voie noire

03b. Voie noire

Mes pas foulent l’obscurité. Devant moi s’est ouverte une voie, la voie noire portant ma voix vers l’horizon infini. Autour se dressent et se tordent les plants torturés de ma conscience, une forêt de sensations mortes, une foule de désirs avortés. Je marche pour atteindre. Je cours.

Les mots en mouvement

03c. Lire en mouvement

Dans ma course, je prends les mots. Les mots, les mots, les mots, les mots… il faut toujours dire… Ils ne me conviennent pas, alors je les tords, je les arrache, je les déchire, je les avale puis les vomis. C’est une épreuve difficile, mais ils finissent parfois par être docile.

Larmes en mouvement

03d. Larmes en mouvement

Dans ma course, les sens subissent. Les larmes attendent mais n’ont pas eu le temps de couler. Alors je les sème autour de moi, dans l’indifférence sournoise et le heurt profond. La vitesse pour le temps qui agresse, le recueil pour porter le deuil, il faut choisir. Je ne choisis pas.

Une lueur

04. Une lueur

Qu’est-ce que c’est ? Cela bouleverse l’horizon noir, l’ordre du monde semble ruiné. Ce qui était constant ne l’est plus. L’inaltérable a été altéré. C’est nouveau, c’est quelque chose qui perce l’obscurité, peut-être comme je l’ai fait moi-même ? Qui est-tu ?

Lumière pendue

04a. Lumière pendue

Des lumières pendues, sacrifiées sur l’autel de l’absence… Non ce n’est pas ça. Bien que destinées à embrocher l’obscurité, elles sont en fait noyées par celle-ci, éternellement condamnées à baisser la tête. Mais en surplomb, une lueur se moque d’elles, une étincelle de liberté. Est-ce toi ?

Ruines

04b. Ruines

Ravagées par la destruction, souillées par l’humiliation, des ruines se dressent alentour. Tu ne peux pas comprendre, je ne peux rien faire. Et si tu pouvais ? Et si j’expliquais ? Nous pourrions reconstruire cet endroit dévasté et nous enfuir plus vite. Mais je ne peux pas ; Tu ne veux pas.

Réconfort

04c. Réconfort

Ce n’est pas grave. Une chaleur est toujours réconfortante. Je dis toujours, mais je ne savais pas. La lumière permet de démasquer les ombres : alors nous nous voyons – sans vraiment nous regarder – et nous nous pressons vers la même consolation. Un soutien tacite et froid.

Toi, sur le mur

04d. Toi, sur le mur

Toi, là-haut, que fais-tu ? Comment es-tu arrivé là ? Tes couleurs sont vives, mais ton mur est gris et froid. Tu es inaccessible et tu regardes ailleurs, alors à quoi bon te contempler ? Ta moue m’affecte et me rend triste, mais je suis incapable de te donner le bonheur que j’aimerais avoir.

Éblouissement

05. Eblouissement

Douloureux, c’est cela, je souffre de te voir. Je n’ai que trop voulu regarder et je me brûle les yeux. Tu consumes mon regard ; je t’aimais, je te hais, nous avons tout détruit ; tu es là, tu me vois, vous ne comprenez pas ; C’est si haut, tu es trop, je ne suis pas assez ; Balayé, dévoré, je ne peux plus supporter. Je ferme les yeux et j’oublie.

Une scène, un drame

– Nous nous sommes souvent croisés, mais jamais rencontrés. Et nous voilà assis à la même table, où tu me demandes qui je suis.

» Je me demande où nous sommes, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles je prends racine. Je t’ai vu, je te vois, tu traverses l’espace et vis au moins plus que moi. Ton expérience t’a conduit vers quelque chose, alors que la mienne me cloue sur place. Je ne peux plus bouger, mais n’ai jamais pu savoir précisément pourquoi. Bien sûr, j’ai mes idées, mais elles ne s’énoncent pas clairement. Je dépends d’ici et n’ai pas les moyens d’en sortir, alors que toi, tu as su t’épanouir et t’approprier le lieu. À cause de ces chaînes, je ne peux prendre mon envol, mais c’est aussi parce que je ne sais pas voler que ces liens me retiennent.

– Quelles sottises ! Tu cherches à te définir en regardant les autres autour de toi, mais tu ne te vois pas. Tu me parles de ma réussite, mais qu’ai-je fait sinon explorer la vase qui nous environne ? Et tout ça pour quoi ? J’ai parcouru un long chemin, mais ma route n’est qu’un cul de sac. Je le sais sans pouvoir éviter cette inéluctabilité. J’y vais et j’arrive bientôt au bout.

» Oui, j’ai parcouru notre espace. J’ai beaucoup vu ; j’ai aussi souhaité ne pas voir. J’ai enduré les autres et j’en ai fait baver certains. C’était dur, mais je ne regrette rien, parce que cela valait le coup. Je ne supporte pas le gâchis, et j’ai en face de moi quelque chose qui tend à le devenir.

» Il ne faut pas, non. Il ne faut pas.

– Qui suis-je ? À toi de me répondre ! Ma solitude a fait de moi ce que je suis, mais ce que je suis a fait ma solitude. Je suis comme ces fientes sur la table, un cadavre desséché destiné à s’effriter dans son coin, seul et repoussant. C’est un cycle infernal, une boucle cauchemardesque, une spirale décadente. Ici, je tombe au fond du trou, me hisse en rampant et m’arrachant les ongles sur les parois, puis chute à nouveau en laissant des traînées sanglantes.

» Quitte à ne pas me mouvoir, je devrais me bâtir une tour pour voir par dessus ces ronces. Je ne peux me déplacer le long de l’horizon, mais je peux essayer de toucher puis de franchir le ciel. Ce sera ma tombe, car oui, mon corps est jeune mais je suis mort à l’intérieur, alors je prépare ma crypte pour achever cette agonie qu’on appelle la vie.

– Regardes-toi ! Tu as toute la vie devant toi et tu cries que tu es mort à un condamné ! Tout ce qui te retiens, c’est la relation que tu n’entretiens pas avec les autres.

Le jeune se lève puis se dirige vers la porte-fenêtre de gauche. Les herbes mortes grinçant sous son pas lourd, les nuages s’assombrissent. Il disparaît enfin derrière les rideaux blancs.

Le condamné, lui, attend son heure.