Un dieu des étoiles

Il est des dieux qui n’appartiennent pas tout à fait au monde. Des dieux qui y sont présents, mais qui sont surtout ailleurs. Loin par-delà le ciel et le vide scintillent les étoiles. Certains de ces puits de lumière savent accorder leurs lueurs pour former des figures, appelées constellations. Ces mêmes constellations contemplent l’univers et, parfois, attardent leur regard sur le monde. Leur lumière palpitante s’imprime alors à la surface de celui-ci, comme la lumière laisse des traces dans la vision d’un œil qui l’a trop toisée.

Triprobos est l’un de ces dieux esquissés sur le monde. Aussi sage qu’inconstant, il incarne la sagesse en sommeil, les fulgurances insaisissables. Il est le savoir inépuisable et les complots obscurs. Il est l’empreinte de la connaissance et la fuite imprévisible. Il est l’éléphant à trois trompes. La première pour inspirer. La troisième pour expirer. La deuxième pour sentir.

Inspirer le monde, inspirer le vide, inspirer les artistes.

Expirer le dedans, expirer le souffle, expirer la voix.

Sentir la chair, sentir la pierre, sentir l’espace.

Il est celui qui dit en se taisant. Celui qui guide en ne pas montrant. Celui qui est en s’effaçant. Celui qui agit en endurant. Celui qui voit dans les ténèbres.

Il est des dieux qui n’appartiennent pas tout à fait au monde. Des dieux qui y sont présents, mais qui sont surtout ailleurs. Des dieux des étoiles.

Capricorne

Tourbillons, tourbillons, typhons de souplesse et de douceur. Elle était là, dans les bois, plongée dans la quiétude du crépuscule. Avec grâce, elle se mouvait au rythme d’une musique dont seule la forêt connaissait le secret. Les pas délicats de la créature foulaient la mousse sauvage avec tendresse, sans la blesser, comme si elle dansait sur les nuages. Sa peau, sombre et lumineuse comme une nuit étoilée, reflétait les ombres qui glissaient sous la courbure de ses flancs.

Un mouvement de tête, le cou qui se cabre, les cornes majestueuses qui ornaient son front se dévoilèrent sous la lumière sélénite.

Tourbillons, tourbillons, on appelait cette nymphe Capricorne. C’était un esprit de la nature, une incarnation de la beauté sauvage dont la chorégraphie insufflait la vie sur son passage. Elle était toujours entourée de lucioles, virevoltant avec harmonie autour de ses enjambées précieuses.

Un bras qui s’élance, les doigts qui se tendent, une grâce féline pour adoucir le monde.

Tourbillons, tourbillons et volutes dans l’espace, à la lisière des feuilles et du vent. Capricorne dansait, mais ses pirouettes se faisaient plus lourdes à mesure que la Lune traversait le ciel. De la rouille souillait ses genoux. Plus Capricorne dansait, plus la corrosion se répandait.

« Pourquoi continues-tu de danser ? » lui demanda une luciole.

« Pourquoi continues-tu de respirer ? » lui répondit Capricorne. « La danse est comme l’air que tu respires : indispensable à la vie. Je danse le monde, je danse pour le monde, pour que le monde danse comme moi jusqu’à ce que je danse comme lui. »

Tourbillons, tourbillons. La nymphe était comme l’espace, une étendue infinie de lueurs éphémères. La luciole versa une larme. Capricorne continua de danser. À chacun de ses entrechats, les petits insectes lumineux continuaient de se lamenter, tandis que la rouille continuait de grandir. Capricorne dansait encore, toujours, son corps rayonnant d’une vie de plus en plus fragile.

Puis l’inévitable survint. Ses genoux s’écorchèrent. Ses paupières se fermèrent. Son ballet s’était arrêté. Les lucioles s’unirent en une ronde silencieuse. Elles virent l’ultime présent que la nymphe leur avait laissé : taillé dans la rouille, un sourire. Une douce faille sur un visage apaisé.

Les orphelines dansèrent alors, chantèrent avec la forêt la mélodie de leur petit cœur abîmé. Elles levèrent les yeux. Là-haut, derrière le feuillage protecteur, les étoiles brillaient de mille feux. Il y avait un petit peu de Capricorne dans cet éclat éthéré.

Tourbillons, tourbillons.

Bastien

Bastien, il ne sait pas. C’est tout ce qu’il sait. Si la vérité existe, elle n’est pas accessible à l’être humain. Trop limité : par ses sens, par son imagination, par son champ d’appréhension. Bastien n’aime pas l’idée de « chacun sa vérité ». C’est souvent un prétexte pour raconter n’importe quoi. Pour lui, il serait plus juste de dire « chacun sa marge d’erreur », car tout le monde se trompe. Du moins, si un être humain devait se rapprocher de la vérité, cela tiendrait du paradoxe du singe savant. Comme la vérité est inaccessible, Bastien flotte dans un bouillon, au milieu de certitudes inexactes et d’idées embryonnaires. Puisqu’il sait qu’il ne sait pas, il ne peut s’emparer ni des unes, ni des autres. Alors il se contente de fermenter et de croupir dans l’eau.

Bastien, il ne sait pas parler aux autres. Il n’a jamais su. C’est ce qu’il se dit en buvant son thé aux fruits rouges mélangé à du jus de citron. Quelque chose crisse dans la pièce d’à côté. Il pense à la solitude, à ceux qui en ont peur, à ceux qui en souffrent. Bastien, lui, n’endure pas la solitude : il l’apprécie. Mais il comprend la douleur de ceux qui ne la supportent pas. Ou plutôt : il pense la comprendre, puisqu’il sait qu’il ne sait rien. Le besoin d’interagir entre eux est une caractéristique des êtres humains que Bastien conçoit, mais lui s’en passe très bien. Il n’appartient peut-être pas au genre humain.

Bastien, il ne sait pas vivre avec les autres. Un grincement résonne dans la cuisine. Chez lui, il s’occupe souvent. Regarder des films sur son ordinateur. Lire un livre dans son lit. Parfois, il erre dans son appartement. Dans ces instants inquiétants, il se dit qu’il a des réflexes de drogué, cherchant à combler un vide qu’il est incapable d’identifier. Mais Bastien préfère cela à devoir supporter les autres, à l’extérieur. Ces autres qui veulent toujours avoir raison, prêts à s’entretuer pour prouver à celui qui perd qu’il a tort. Mais les êtres humains n’ont pas à avoir raison. Pas plus qu’un caillou n’a des idées plus justes qu’un autre. Bastien, il se sent menacé par les autres, alors il se construit une coquille pour se protéger. Mais sa carapace appuie tellement sur son corps que ses entrailles ressortent, comme un cafard que l’on écrase du talon.

Bastien, il ne sait pas dormir. Allongé dans son lit, les yeux fixés sur le plafond, même si l’obscurité l’empêche d’en être sûr, il entend dehors cette espèce de chuintement que font les voitures qui roulent sur les routes mouillées. Ses pensées s’agitent, glissantes, courbes et frétillantes comme une poignée de lombrics. Ça craque près du réfrigérateur. Il essaie de ne pas penser, car il faut se lever tôt demain. Mais le flux ne s’atténue pas. Alors il essaie d’imaginer le monde, les autres, la vie, comme il le fait en plein jour. Mais au plus profond de la nuit, Bastien est plus que jamais seul. Seul avec ses pensées. Seul avec lui-même. Seul avec ses angoisses. Crac ! Quelque chose est tombé dans la cuisine. Plus de grincements. Seule la pluie battant contre les carreaux brise le silence. Son appartement est-il hanté ? Il voudrait aller vérifier dans la pièce d’à côté, mais il a trop peur d’allumer la lumière et de voir ce qu’il n’aurait jamais voulu voir. Il attend. Les pensées, elles, bouillonnent. Les fantômes, ça n’existe pas. Mais peut-être que si : il sait qu’il ne sait pas. Des frémissements rampent sur le carrelage de la cuisine. Bastien croit que cela se rapproche. Il essaie de se raisonner, mais les pensées tourbillonnent. Cela doit être une souris. Ou bien une apparition cauchemardesque. Il ne sait pas. À tout moment, il s’attend à entendre des murmures au creux de son oreille. Comme toujours, comme toutes les nuits, il devra patienter jusqu’au lever du soleil. Dans l’attente épouvantable d’un nouveau lendemain.

Ouroboros, bis

Un cercle noir, dans un blanc infini. Sous une impulsion qui le dépasse, il se met à chuter. À grimper. En avant ou à reculons, il n’en sait rien parce qu’il ne pense pas. Toujours est-il que le cercle noir déchire la blancheur dans son sillage, une traînée obscure balafrant l’infini comme autant de souvenirs de plus en plus anciens. Il bifurque, saute et repars dans sa course effrénée.

Il n’y avait pas de repères dans cette constante infinité, mais désormais, la trace qu’il laisse permet de déterminer qu’il y a un derrière lui et un devant lui. Ainsi poussé dans une myriade de directions différentes, on observe qu’il s’oriente vers un nulle part, une éternité lactée qui s’étend devant lui. Face à cet adversaire insurmontable que représente l’infinie blancheur, ce qui n’était qu’un petit cercle noir se transforme progressivement en une ligne sinueuse, un serpent déterminé à traverser l’immuable, à s’enrouler autour de l’univers pour se mordre la queue.

Alors naît sa conscience. Sa tête se retourne, pour estimer le chemin parcouru. Il aperçoit sa queue, son début, sa vieillesse. Tordue, pliée, formant des boucles et des spirales. Il est incapable de lire ce que son corps écrit :

Un cercle noir, dans un blanc infini. Sous une impulsion qui le dépasse, il se met à chuter. À grimper. En avant ou à reculons, il n’en sait rien parce qu’il ne pense pas. Toujours est-il que le cercle noir déchire la blancheur dans son sillage, une traînée obscure balafrant l’infini comme autant de souvenirs de plus en plus anciens. Il bifurque, saute et repars dans sa course effrénée.

Il n’y avait pas de repères dans cette constante infinité, mais désormais, la trace qu’il laisse permet de déterminer qu’il y a un derrière lui et un devant lui. Ainsi poussé dans une myriade de directions différentes, on observe qu’il s’oriente vers un nulle part, une éternité lactée qui s’étend devant lui. Face à cet adversaire insurmontable que représente l’infinie blancheur, ce qui n’était qu’un petit cercle noir se transforme progressivement en une ligne sinueuse, un serpent déterminé à traverser l’immuable, à s’enrouler autour de l’univers pour se mordre la queue.

Alors naît sa conscience. Sa tête se retourne, pour estimer le chemin parcouru. Il aperçoit sa queue, son début, sa vieillesse. Tordue, pliée, formant des boucles et des spirales. Il est incapable de lire ce que son corps écrit :

Un cercle noir, dans un blanc infini…

Bleu nuit

La nuit coule et se languit. Bleue, la nuit lente et lisse. Elle ondule et glisse.

Une lueur qui tremble et qui jaillit, par-delà les ondes tranquilles. Une lueur qui naît. Une lueur qui commence à mourir. Déjà triste, déjà sourde, déjà blanche, la lueur. Et la poussière troublée qui souffle dans l’eau.

Elle s’étire, la lumière, elle se tord et se plie. Des doigts translucides qui ne s’achèvent pas, qui se tirent, qui se poussent, qui jamais ne repoussent. La nuit les recouvre de son voile, de son linceul, de son suaire et soupire.

Elle ondule et glisse. Bleue, la nuit lente et lisse. La nuit coule et se languit.

Le Dentifrice

Épuisé. Comme ce reste de dentifrice qui vous dure trois mois. Il ne reste rien. Presque rien. Mais en pressant avec suffisamment de douleur, il est peut-être possible de recueillir un résidu. Une miette. Une poussière. Sinon, il est toujours possible de passer à l’autopsie.

Prenez votre tube, saisissez-vous d’un scalpel et tranchez. Écartez la peau et découvrez les entrailles. Elles devraient être vides et desséchées, mais en raclant bien, on trouve toujours quelque chose. Allez-y. Vous récupérez du dentifrice qui ne ressemble plus tout à fait à du dentifrice. Moins pâteux, encore plus informe.

Vous noterez un goût particulier. Votre langue connaît cette saveur, votre palais le reconnaît bien. Mais vous, vous savez que ce n’est pas le vrai goût. C’est le souvenir du goût. Des cendres aux couleurs d’une bûche. Un crépuscule qui feint l’aurore. Un deuil avorté.

La Terreur

La lueur tremblée dans ces yeux humides. La force irrésistible qui hérisse cette forêt crépusculaire. Ce vrombissement pesant dans les oreilles. Le souffle, teinté de mille saveurs acres. Les joues se vident, la vie déserte, mais soudain, une chaleur ocre qui monte dans la nuque. Les mains agrippent la gorge déjà nouée, tandis que les ongles crissent contre la peau qui se déchire en tristes lambeaux.

L’haleine se glace, l’espoir se casse ; la moiteur muqueuse et la sueur râpeuse. Elle se glisse dans les entrailles. Les lèvres gonflent. Les lèvres souffrent. Les lèvres s’ouvrent. Elle rampe sous l’échine. Un écho dans l’air, une bouteille à la mer, un frisson dans l’espace. Un silence dans la poitrine. La terreur.

Gratter, creuser

Je ne sais pas quoi écrire. J’écris, parce qu’il le faut bien. Mais là, il n’y a rien qui me vient. Alors je cherche, je me gratte la barbe d’un air pensif, comme si ça m’aidait à me creuser les méninges.

Il faut se lancer. Alors j’écris que je ne sais pas quoi écrire. Le genre de sujet qui, quand tu cognes dedans, ça sonne creux. Des ornements, c’est ça qu’il faut. Pour que quand ça résonne, l’écho sonne agréablement à l’oreille. Mais parfois, je ne sais pas faire. Je peux essayer de jouer en faisant les plus horribles des phrases. Mais ça aussi, c’est pas évident.

Pas de substance. Pas d’écho. Patauger. Impossible d’avancer. Alors pourquoi se forcer à aller devant soi ? Plutôt s’enfoncer, s’enliser. Je gratte. Je creuse.