Tu ouvres les yeux et poses le pied au sol. Le matelas grince un peu. Le silence qui baigne la pièce est à la fois paisible et lourd, comme la tranquillité du matin ; tu sais toutefois que le soleil est encore loin. Du bout des orteils, tu appuies sur le sol, mais il est trop dur : c’est toi qui tangues.
Alors tu te lèves dans un soupir et te diriges vers la salle de bain. Pour te réveiller, un coup d’eau sur le visage, puis tu t’aperçois dans le miroir : tu te dis que c’est pas si mal.
Dans la cuisine, tu sors un verre, te sers un doigt. Puis un autre. Dès le premier, tu as arrêté de compter. Peu importe : tu sais que tu as pris le carburant nécessaire pour le trajet.
Un jerrican à la main, tu sors enfin. La fraîcheur de la nuit, diffusée sous un ciel d’encre, te mord la peau. Elle t’importe peu. Pas d’étoiles, pas de mouvement : seule compte la Grande Nuit.
Dans ce calme de sommeil sans rêve, le bolide est là. Sous ses airs placides, il t’attend, prêt à gronder sous la pression de ton pied. Alors tu t’avances d’un pas déterminé vers le flanc de la machine, et glisses le bec du jerrican dans l’orifice pour la laisser boire, pour lui remplir le ventre de carburant. Remplir est un bien grand mot : le jerrican est à moitié plein, selon le dosage que tu as soigneusement prescrit. La moitié vide aurait dû servir pour le trajet du retour, mais tu n’as prévu de carburant que pour l’aller.
Le bolide contenté, tu reposes le jerrican, glisses ta main dans ta poche, et souris en écoutant les clefs qui tintent sous tes doigts. Paré pour embarquer.
Le cuir du siège craque dans ton dos. La main gauche sur le volant, une rotation de la main droite et la machine démarre. Tu fermes les yeux un instant. Il n’y a que toi et le ronronnement du moteur. Tout est prêt.
La première. Le pied gauche se relève doucement, le pied droit s’abaisse dans un mouvement de balancier. L’intérieur du véhicule vibre tandis que l’extérieur, derrière les vitres, commence à s’en aller. Les roues rongent l’asphalte.
La deuxième. Le ronronnement engourdi du moteur devient ronronnement de plaisir. Tu lui as ouvert l’appétit. Les roues se lassent de la route. Le pied droit s’abaisse encore.
La troisième. Le sol se dérobe : il ne suffit plus aux roues, qui préfèrent dévorer l’air. Par la fenêtre, tu vois les lumières, les toits, les rues, les arbres rétrécir. Très vite, les nuages les recouvrent et devant toi, les étoiles se dévoilent.
La quatrième. La lune approche à toute vitesse. Toutes les nuits, quand tu regardais le ciel, elle te narguait de là-haut. Elle est si proche maintenant. Alors, arrivé à sa hauteur, tu lui renvoies l’ascenseur en lui lançant un sourire narquois et un doigt d’honneur. Puis tu mets les gaz.
La cinquième. Le moteur s’emballe. Tandis que son rugissement se perd dans l’infini, tu sens la Terre et son satellite blafard s’éloigner derrière toi. Impossible de vérifier, mais tu le sais dans tes entrailles. Pas de frein, pas de rétro : seules comptent la vitesse et la profusion d’étoiles qui s’étendent au-delà du pare-brise.
Le trajet se poursuit, en ligne droite, à travers la Grande Nuit. Le temps et l’espace s’étirent, toujours plus vite, toujours plus loin. Puis soudain, le moteur tousse, le bolide tremble d’un soubresaut bourru, presque hilare, avant de se taire définitivement. Plus de carburant. Mais la machine est lancée et va bien trop vite pour un jour s’arrêter. Un météore dans le vide. Un nouvel astre éternel par-delà les nébuleuses. Le trajet ne cessera jamais de continuer.
Pas retour, pas de regret : seule compte la Grande Nuit.


